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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Incorporer de l’énergie pure
Le musée du quai Branly invite son public à passer les vacances d’hiver au Brésil. Au programme, un voyage sonore et chorégraphique, un « Grand Mix » d’évènements festifs, qui célèbrent l’heureux métissage des cultures régionales et traditionnelles avec la musique et la danse urbaines contemporaines ! Le spectacle de capoeira « Incorporation(s) » témoigne avec énergie de l’inventivité d’un tel dialogue.
La Compagnie d’1 Autre-Monde a créé Incorporation(s) pour cinq capoeiristes. Cette pièce chorégraphique est composée de plusieurs séquences non narratives qui mettent en valeur l’essence même de la capoeira : l’énergie, sa transmission de corps en corps. C’est cette thématique éminemment poétique qui donne forme au spectacle et en détermine la dramaturgie.
La pièce s’ouvre d’abord sur la projection de taches noires sur un vaste écran. Elles s’apparentent à des corps en mouvement, des ombres, des signes scripturaux ou plastiques. Des danseurs, vêtus de noir, entrent ensuite sur le plateau désert (à l’exception d’une idole afro-brésilienne posée au sol). Un fond sonore contemporain constitué de bruits de tonnerre, d’animaux nocturnes et de souffles inonde l’espace. Cette scène inaugurale rappelle l’allégorie platonicienne de la caverne : ces danseurs ne semblent connaître du monde et d’eux-mêmes que les ombres projetées sur les murs de leur caverne grâce à un feu allumé derrière eux. Ils semblent accéder à la lumière (symbole de vérité et de connaissance chez Platon) après l’arrivée sur scène d’un personnage haut en couleur, affublé d’une canne, d’un chapeau haut-de-forme et d’une veste à queue-de-pie ornée de galons. Une référence au baron Samedi, esprit de la mort, des cimetières, des excès sexuels, dans le vaudou haïtien. Ou encore au « gouverneur » européen dans le film de Jean Rouch, les Maîtres fous. Ce court-métrage ethnographique produit en 1955 montrait en effet des travailleurs africains immigrés à Accra (Ghana), résolvant leur adaptation au monde moderne par des crises de possession : chaque dimanche, ils invitaient les dieux de la ville, de la technique, de la force (autrement dit les Haoukas, les « maîtres » européens) à les posséder.
« Incorporation’s) | © Compagnie d’1 Autre-Monde
Les séquences suivantes se construisent sur la reprise et la prolifération de mêmes motifs, qui figurent la contamination de l’énergie par les rythmes, les chants et les corps. Le baron magicien entame par exemple un duo-duel avec le groupe de danseurs – un jeu athlétique, discipliné, élégant, agile et malicieux. Le jeu se poursuit par un solo du baron, qui s’amuse avec son chapeau. Ce numéro de cirque prépare la saynète suivante : une imitation des negro burlesques sur les planches de l’Alcazar d’Hiver à Paris en 1892, accompagné par une musique teintée d’humour. Cette référence aux « nègres » entraîne l’introduction sur le plateau d’une cale d’esclaves (qui ressemble aussi à une boîte magique). Plus tard, les danseurs présentent au public leur instrument d’origine africaine : un berimbau, composé d’un bâton en forme d’arc (qui ressemble étrangement au bâton du baron), d’une corde, d’une calebasse et d’une baguette de bois. L’énergie des danseurs-chanteurs incorpore alors la salle entière.
Incorporation(s) explore donc l’essence de la capoeira en revisitant sa mémoire, son patrimoine oral, sa gestuelle et ses rituels. Les esclaves ont inventé la capoeira en s’inspirant de leurs danses africaines traditionnelles. Cet art, mêlant combat, techniques de feintes virtuoses, danse, rythme et musique, était un moyen de lutter contre l’oppression qui régnait dans les plantations. Le mot capoeira en portugais signifie « poulailler » et « panier à poules » : les esclaves, qui allaient au marché vendre les volatiles en profitaient pour pratiquer cet art martial déguisé en danse. La capoeira aurait été baptisée par transposition avec la marchandise que leurs pratiquants transportaient. Par ailleurs, les cultes de possession d’origine africaine (au cours desquels des esprits s’incorporent ou descendent sur un initié) se sont développés avec l’arrivée de contingents d’esclaves africains au Brésil.
Le spectacle évoque non seulement l’histoire de la capoeira, mais aussi son vocabulaire gestuel, composé de roues, de coups de pied fouettés et autres figures acrobatiques, de mouvements inspirés du monde animal, de déplacements à mi-hauteur, de claquements de mains, de rondes, duos, solos. Les cinq performeurs, sidérants, se réapproprient également des rituels de la capoeira comme la règle du « respect ».
Mais le plus remarquable reste la confrontation de l’art traditionnel de la capoeira avec de nouveaux environnements et avec des langages (scénographiques, sonores) contemporains. Ce métissage des cultures et des époques rend compte de l’extraordinaire théâtralité de la capoeira. Et « énergise » le corps et l’esprit du spectateur. Une vraie fête ! ¶
Lorène de Bonnay
Les Trois Coups
Incorporation(s)
Compagnie d’1 Autre-Monde
Chorégraphie : Isaac Lartey (O Pobre) et Olivier Cauzinille (Bicudinho)
Musique : Alsoprodby
Avec : Isaac Lartey (O Pobre), Olivier Cauzinille (Bicudinho), Jocelyn Chaubo (professor Carcara), Seydou Diarra (carade de peixe), Fabio Olinto dos Santos (contramestre Fabinho)
Accessoires : Aurélie Jacob
Costumes : Othilia Chaboche
Création lumières : Emmanuel Gary, Jessie Piedfort
Création vidéo : Issac Lartey, Benoît Munoz
Régie lumières : Jessie Piedfort
Régie vidéo : Alsoprodby
Musée du Quai-Branly • 37, quai Branly-218, rue de l’Université • 75007 Paris
Réservations : 01 56 61 71 72
Du 24 au 28 février 2010 à 17 heures
Durée : 1 h 10
8,50 € | 6 €
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