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15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 08:28

La Flûte maraboutée

 

C’est une première en France : « Impempe Yomlingo », la « Flûte enchantée » relevée à la sauce sud-africaine, est jouée pour neuf représentations au Théâtre du Châtelet. Créée au Baxter Theatre du Cap en octobre 2007, elle a rencontré un franc succès au Young Vic Theatre de Londres mais aussi à Dublin, Tokyo et Singapour. En février 2008, elle reçoit le prix Laurence-Olivier de la Meilleure Reprise de spectacle musical. Elle arrive enfin à Paris, où elle résonne au Châtelet avec une autre « Flûte enchantée », celle de Jean-Paul Scarpitta dirigée par Lawrence Foster. Avec « Impempe Yomlingo », Mozart trouve des accents nouveaux, toujours plus universels. Et le public tombe sous le charme.

 

On a beaucoup disserté sur les énigmes et les rituels maçonniques que recèlerait la Flûte enchantée. Mais tout cela ne pourrait rester qu’au stade de l’érudition sans donner accès à la puissance de transformation personnelle que comporte cet opéra. C’est à une telle aventure que nous convient Mark Dornford-May et la compagnie Isango Portobello. Leur Impempe Yomlingo comporte tous les ressorts d’un conte initiatique, franc-maçon à l’origine, mais extensible à toute initiation traditionnelle.

 

Des siècles d’« évangélisation » ont fait oublier à l’Occident ce qu’est une initiation tribale. Pire, ils l’ont diabolisée. Isango Portobello donne à la faire ressentir, comme un bouquet d’énergie et de joie, en déroulant un véritable processus d’apprentissage. Le héros Tamino (Sonwabo Ntshata) est sauvé d’un dragon crachant le feu par un autre dragon, une femme autoritaire et plantureuse : la Reine de la nuit (Bongiwe Mapassa). Celle-ci le charge d’affronter le despote Sarastro (Sebastian Zokoza) qui tient emprisonnée sa fille Pamina (Portia Shwana). Par un processus de dévoilements et d’épreuves où Tamino risque sa vie, il découvre en cet homme sauvage un chef éclairé qui le fait entrer dans l’univers masculin. Ce conte célèbre le triomphe du bien sur le mal, de la lumière de la raison sur l’obscurité des passions ou l’obscurantisme des préjugés. L’originalité de la Flûte est de faire entrer la femme (et donc le couple) dans le processus initiatique, en la personne de Pamina, et donc de subvertir ce que l’initiation traditionnelle pouvait avoir de misogyne.

 

Il y a beaucoup de décontraction dans cette Impempe Yomlingo. Les chanteurs-musiciens attendent sur scène leur public, nonchalants et taquins. Ils jouent avec un plaisir et une joie manifestes, pieds nus… un Mozart dansant et frétillant. Avec bonheur, ils marient les styles traditionnels et contemporains. L’oiseleur Papageno tend des filets à des poulettes en tee-shirts roses, customisés façon disco. Les trois Esprits se réveillent à l’aube en nuisette rose aussi, un gros lapin en peluche sous le bras. Et les rites initiatiques sont parés, selon la tradition africaine, d’étoles imprimées, de couvre-chefs brodés de perles et de maquillages.

 

Mark Dornford-May réunit une troupe de trente trois musiciens, danseurs, solistes et choristes des townships d’Afrique du Sud, accompagnés sur la scène elle-même par douze marimbas, des percussions et des youyous de femmes. Mais le chant lyrique ne semble pourtant pas être familier à ces chanteurs. Et le spectateur se cramponne à son fauteuil en priant pour que Bongiwe Mapassa vienne à bout du Der Hölle Rache, une des arias les plus virtuoses de la Flûte ! La rage vengeresse de la Reine perd alors beaucoup de sa superbe. Cette réserve faite, les chœurs évoquent à merveille les polyphonies akas ou zoulous.

 

Cette adaptation de Mozart n’est pas en soi une première : Hugues de Courson et Ahmed al-Maghreby avaient édité en 1997 chez Virgin Classics un Mozart l’Égyptien. Réunissant des musiciens arabes et classiques, ils avaient tenté de renouer avec l’orientalisme du xviiie siècle mozartien et l’intérêt maçonnique pour les mythes égyptiens. Si l’aventure d’Impempe Yomlingo est assez semblable, dans le registre du conte et des rites magiques cette fois-ci, son originalité est plutôt dans la démarche. Avec Éric Abraham, Dornford-May crée la compagnie Isango Portobello, en 2006 dans un township du Cap, pour réaliser une double inculturation : amener la culture de l’élite dans les quartiers populaires et adapter les grands classiques occidentaux aux canons artistiques de l’Afrique. Interprétée exclusivement par des artistes noirs, la Flûte a été strictement respectée, son texte traduit en anglais et en xhosa. Abraham et Dornford-May renouent ainsi avec l’innovation qu’elle fut en son temps : levier d’émancipation populaire, dans la mouvance des Lumières (Aufklärung), elle entendait démocratiser la culture dans les milieux populaires, en utilisant les langues vernaculaires (l’allemand, alors).

 

Le Châtelet, sous la houlette de Jean-Luc Choplin, nous offre ainsi un réjouissant dialogue des cultures. Isango Portobello découvre au public français les ressorts insoupçonnés d’un opéra usé à force d’être plus analysé que ressenti, et révèle aux habitants des townships des promesses d’émancipation, de fraternité et de réconciliation. Gageons que nous en avons tous bien besoin. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Impempe Yomlingo, d’après la Flûte enchantée de Mozart

Compagnie Isango Portobello

info@portobelloproductions.com

www.isangoportobello.com ou www.magicflutethemusical.com

Production : Éric Abraham

Adaptation : Mark Dornford-May

Mise en scène : Mark Dornford-May, assisté de Gbolahan Obisesan

Avec : Malungisa Balintulo (Monostratos), Noluthando Boqwana (esprit), Zamile Gantana (Papageno, compagnon), Unathi Habe (servante de la reine), Bongiwe Lusizi (esprit, compagnon), Bulelani Madondile (prêtre), Phumzile Theo Magongoma (Papageno), Pauline Malefane (Reine de la nuit, esprit, compagnon), Bongiwe Mapassa (Reine de la nuit), Simphiwe Mayeki (Sarastro, compagnon), Zanele Mbatha (esprit, compagnon), Lungelwa Mdekazi (servante de la reine), Thomazo Mdliva (Papagena), Asanda Ndlwana (Papagena), Tembisa Mlanjeni (esprit), Nobulumko Mngxekeza (Pamina, esprit, compagnon), Xolani Momo (Monostratos, compagnon), Mhlekazi Andy Mosiea (Tamino, compagnon), Zoleka Mpotsha (esprit, compagnon), Luthando Mthi (prêtre), Asanda Ndlwana (esprit, compagnon), Thamsanqa Ntoninji (soldat), Sonwabo Ntshata (Tamino), Mlungiseleli Nqadini (compagnon), Luvo Rasemeni (soldat), Poseletso Sejosingoe (esprit), Portia Shwana (Pamina), Noluthando Sigonya (servante de la reine), Noluthando Sishuba (esprit, compagnon), Sifundo Soji (compagnon), Lizo Tshaka (compagnon), Nomasande Webu (esprit, compagnon), Sebastian Zokoza (Sarastro)

Direction artistique : Mark Dornford-May

Direction musicale : Mandisi Dyantyis

Chorégraphie : Lungelo Ngamlana

Costumes : Leigh Bishop

Lumières : Mannie Manim

Conseiller technique : Dan Watkins

Conseiller musical : Charles Hazlewood

Livret et musique : Mandisi Dyantyis, Mbali Kgosidintsi, Pauline Malefane, Nolufefe Mtshabe

Photos : © Keith Pattison

Théâtre du Châtelet • 2, rue Édouard-Colonne • place du Châtelet • 75001 Paris

Réservations : 01 40 28 28 40 ou www.chatelet-theatre.com

Du 8 octobre 2009 au 18 octobre 2009 à 20 heures, dimanche 11 octobre 2009 à 16 heures, dimanche 18 octobre 2009 à 15 heures, relâche le lundi et le mardi

Durée : 2 h 15

80 € | 60 € | 40 € | 25 € | 10 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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