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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Quand Michel (Raskine) rencontre Michel (Foucault)
Le jeune homme qui a transformé le lavoir public de la Croix-Rousse déserté en siège de la culture postmoderne, berlinoise et branchée qui ne désemplit pas est Olivier Rey, l’ancien assistant de Michel Raskine. Il n’est donc pas surprenant que le premier ait invité le second (à moins que ce dernier n’ait demandé l’hospitalité) à venir y présenter un drôle d’objet théâtral : le « re.enactment » d’une émission radiophonique des années 1970…
« Il y aura scandale, mais… » | Photo de répétition © D.R.
Un re.enactment, c’est la reconstitution d’un évènement disparu, de préférence historique, sa convocation pour en explorer les résonances aujourd’hui, un essai de recréation pour mieux entendre ce qui avait peut‑être échappé ou même n’était pas apparu. Cette technique donne souvent lieu à des performances artistiques hybrides comme les aiment Olivier Rey et son équipe atypique.
Avec Il y aura scandale, mais…, on est face à un double re.enactment : d’une part, on réentend la parole de Michel Foucault, et elle nous apparaît dans toute sa force et sa limpidité, plus que jamais nécessaire ; d’autre part, elle nous parvient, non à travers une lecture de ses livres, mais à travers un autre média, très daté, l’entretien radiophonique, dans lequel le philosophe ne se montre pas vraiment à l’aise, comme s’il y était à l’étroit. Et pourtant, il fait face à un grand journaliste, Jacques Chancel, celui‑là même qui recevait avec aisance tous les intellectuels de l’époque, Roland Barthes par exemple, et savait exactement comment faire pour leur soutirer de quoi régaler l’esprit des auditeurs.
Re.enactment : revisitation d’un évènement historique
Mais entre un Jacques Chancel policé, pédagogue, un rien coincé et un Michel Foucault qui fait réellement effort d’authenticité, de pensée libre en train de naître, le dialogue n’est pas toujours fluide. De même que n’est pas simple de réduire à une heure de temps l’introduction à une œuvre qui va déjà en 1975 de l’Éloge de la folie à Surveiller et punir…
Face au journaliste, Foucault, qui ne se voit ni comme philosophe ni comme penseur, mais comme homme de savoir « parce qu’il est né dedans et y a barboté » – ce qui permet un glissement du savoir au lavoir très malicieux –, nous offre une belle démonstration d’une pensée en chantier, mouvante et vivante. Qu’il réponde à des questions sur l’éducation, la peine de mort ou la folie, il replace la notion de pouvoir au cœur de ses analyses, déstabilisant quelque peu son interlocuteur.
Michel Raskine se délecte manifestement des phrases et des idées qu’il déploie, de leur brillance et de leur humour, de leur pouvoir, alors qu’Ivan Gouillon (que l’on sait rompu aux techniques d’impro) oscille entre l’ennui, le désir d’accélérer pour tenir dans le format, la recherche de la vulgarisation pour contenter son public et un réel intérêt. À la technique, Olivier Rey lui‑même. Pour ponctuer le dialogue, rendre l’émission plus théâtrale, moins touffue, deux tubes de l’époque donnent l’occasion à Ivan Gouillon d’improviser un numéro drolatique de chanteur déchaîné surgissant derrière le masque du gentil Jacques Chancel. Un grand moment de plaisir, celui d’abord de réécouter une grande voix, celui aussi d’assister à un véritable dialogue avec ses ombres et ses imperfections, d’assister enfin à du bon théâtre, intelligent et généreux. ¶
Trina Mounier
Les Trois Coups
Il y aura scandale, mais…
D’après « Radioscopie de Michel Foucault », entretien avec Jacques Chancel, 10 mars 1975
Avec : Ivan Gouillon, Michel Raskine, Olivier Rey
Le Club-théâtre • Le Lavoir public • 4, impasse Flesselles • 69001 Lyon
Réservations : 09 50 85 76 13
Du 10 au 12 septembre 2012 à 20 heures
Durée : 1 heure
Tarif : 8 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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