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Lundi 7 février 2011 1 07 /02 /Fév /2011 18:30

Musset, le bel écorché…

 

Que je plains l’espace des Arts de Chalon-sur-Saône ! Que je crains la colère du Théâtre des Amandiers où devra se produire la création de Frédérique Plain autour de deux pièces de Musset, « Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée » et « On ne saurait penser à tout » ! Ohhhhh ! L’interjection reste coincée au fond du gosier. Ahhh ! Comment peut-on à ce point jouer aussi faux ?

 

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© J. Piffaut

 

Par où dois-je commencer ? Entre le jeu archimauvais de la plupart des comédiens et le manque de travail (ou l’amateurisme flagrant ?) de certains ; entre une mise en scène trop appuyée et une scénographie surchargée ; entre la lenteur affligeante du rythme donné à la première pièce et les inégalités de jeu de la seconde… je ne sais plus où donner de la tête. Au secours !

 

L’idée était pourtant excellente : deux courtes pièces en un acte, très peu jouées et réunies dans un même spectacle. La verve de Musset sur les relations homme/femme est truculente, ses propos d’une modernité déconcertante. Ce choix est d’autant plus pertinent qu’on se laisse volontiers guider par une spécialiste de Musset telle que Frédérique Plain. Et les ponts jetés d’une pièce à l’autre sont réfléchis et intelligents : la difficulté à dire l’amour, à s’unir avec l’objet de son cœur et à aimer dans un monde où les repères sont instables. Dans ces deux petits chefs-d’œuvre, on retrouve déjà presque tout l’esprit de Musset : ses interrogations sans fin sur l’amour, son désir insatiable de vouloir le « réinventer ».

 

Mais on sait à quel point l’écart peut être grand entre ce qui est efficace sur le papier et les exigences d’un plateau de théâtre. Réunir dans un même décor l’une et l’autre pièce et en révéler peu à peu ses différentes facettes, comme une marguerite que l’on effeuille, pourrait être ingénieux. À condition qu’on ne soit pas obligé d’attendre la seconde pièce pour faire vivre un mobilier et donner un peu de vie au plateau. Dans cette causerie en huis clos et à deux personnages d’Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, le décor apparaît vite surchargé et statique. Il n’a guère d’utilité et plombe la belle humeur du texte. L’ennui devient vite… profond !

 

Qui a dit que des moyens techniques importants donnaient forcément des résultats satisfaisants ?

Certes, on se raccroche, par-ci par-là, à quelques effets : une porte qui s’ouvre et se ferme, l’impression de froid qui en ressort et le bruit sourd et léger de la vie grouillante du dehors. La création sonore de Benjamin Furbacco est très réussie. Mais encore faut-il que ces effets ne soient pas si appuyés tant ils sont récurrents et redondants. De même en est-il de la mise en lumière d’Éric Rossi. Au-dehors, l’orage bat son plein, qu’à cela ne tienne : la grande baie vitrée, placée en diagonale (côté jardin) indique avec fracas le climat extérieur. Seulement, qui a dit que des moyens techniques importants investis dans la scénographie donnaient forcément des résultats satisfaisants ? Le budget est bien lourd, les résultats très plats. Attention, le sommeil gagne !

 

Encore, s’il n’y avait que cela… La mise en scène manque quelque peu de fantaisie, de dynamisme et d’imagination. Dès les premières répliques de Johan Daisme (la Marquise) et de Rodolphe Congé (le Comte), dans Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, le pire est à craindre. Comment envisager de jouer des œuvres de celui qu’on surnomme le grand « poète de l’amour » sans une sincérité véritable et absolue (parfois même naïve) de ses personnages ? Car on parle bien de ce cher Musset, de l’illustre victime de l’amour. L’amant éploré et éconduit de George Sand, celui qui a souvent trop montré et qui a toujours tout dit. Celui encore pour qui toute la littérature tourne autour de l’amour, mais dont l’amour se moque de sa littérature.

 

Et, pas une seule fois, on ne croit à la sincérité du comte. Cette flamme qu’il déclare à une marquise farouche et indépendante n’est rien qu’une flammèche. Quel magnifique loupé ! Les cloches de l’amour sonnent en creux, elles manquent cruellement de profondeur. Quant à la marquise, ce n’est guère mieux. Pourtant l’intention était bonne : avoir choisi de l’habiller en pantalon est un beau clin d’œil à George Sand. Mais l’actrice manque de charisme et ne porte pas assez la culotte. Dommage qu’elle n’aille pas jusqu’au bout de ce parti pris.

 

Seule la Comtesse sort véritablement du lot

Dans On ne saurait penser à tout, Caroline Piette (la Comtesse) sauve la mise et rehausse le niveau de jeu de Rodolphe Congé (ouf, c’est un peu meilleur, le rôle du Marquis étourdi lui sied mieux). Mais ne nous leurrons pas : dans ce duo, seule la Comtesse sort véritablement du lot. Ce joli brin de femme montre une grâce exquise et affiche une liberté que tout son corps sait mettre en avant : la voix est délicieuse (quelques parties chantées), et ses jolis petits pas de danse sont un moment de délicatesse qui suspendent pendant un temps (malheureusement beaucoup trop court !) cet ensemble… bien médiocre.

 

Dans cette seconde pièce à cinq personnages, Jean-Jacques Blanc tire honorablement son épingle du jeu. Il endosse le rôle du vieux Baron pressé et corseté dans une société encore sous le joug des conventions sociales. Là, tout irait pour le mieux si Jonathan Manzambi (Germain) ne lui donnait la réplique. Celui-ci emporte en effet la palme du plus mauvais comédien de la troupe. Car cette caricature sur pattes surjoue les serviteurs bienveillants et dévoués à son maître. Pour être démonstratif, il l’est, pas de doute !

 

Au moins, peut-on se dire en sortant qu’on aura goûté le plaisir d’entendre un texte dont la puissance et la modernité sont encore d’une vivacité incroyables. Mais j’ai beau fermer les yeux, j’entends encore les répliques étonnamment caricaturales de Germain… Comment peut-on arriver à écraser de pareils chefs-d’œuvre par de telles dissonances ? Affligeant ! 

 

Sheila Louinet

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée et On ne saurait penser à tout, d’Alfred de Musset

Cie Frédérique-Plain

Mise en scène : Frédérique Plain

Avec : Johan Daisme, Rodolphe Congé, Caroline Piette, Jean-Jacques Blanc, Jonathan Manzambi

Scénographie et costumes : Delphine Sainte-Marie

Création lumière : Éric Rossi

Son : Benjamin Furbacco

Chanson : Pascal Sangla

Espace des Arts • 5 bis, avenue Nicéphore-Niépce • 71102 Chalon-sur-Saône

Réservations : 03 85 42 52 00

Du 25 au 29 janvier 2011

Durée : 1 h 40

Prochaines représentations :

– Théâtre du Jeu-de-Paume (Aix-en-Provence), du 3 au 5 février 2011

– Théâtre Le Cadran (Gap), le 8 février 2011

– Théâtre Nanterre-Amandiers, du 11 mars au 9 avril 2011

– Théâtre Dijon-Bourgogne, du 12 au 15 avril 2011

– Théâtre de Bourg (Bourg-en-Bresse), du 20 au 22 avril 2011

Publié dans : FRANCE-ÉTRANGER 1998-2012 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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