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21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 11:05

Pour petits princes


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Marionnettons-nous ! C’est le festival qu’invente le Théâtre aux Mains-Nues pour conduire les plus petits en territoire de marionnettes. Un voyage d’une dizaine de jours (du 17 au 27 mai 2012) où l’on embarque dès un an ! Ce vendredi‑ci la navette de l’imaginaire nous a déposé sur une étrange planète, celle d’« Ici, ailleurs ou autre part », et cela valait le détour. Poésie, sagesse et incongruité. Planète à indiquer au(x) petit(s) prince(s).

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« Ici, ailleurs ou autre part » | © Christophe Loiseau

Imaginez. Imaginez une terre couleur de chair, une terre à votre taille, que vous pourriez couvrir tout entière du regard. Cette terre ressemble au globe que l’on branche dans sa chambre pour découvrir les contours des continents, mais sa lumière vient d’une ampoule-soleil suspendue à une canne à pêche. Derrière cette boule ronde, les manipulateurs et acteurs nous attendent, comme des dieux qui veillent sur leur création. Leurs visages ont la couleur de la terre et illuminent leur silhouette sombre et discrète, comme des astres. Un dialogue semble se tisser ainsi entre le corps des marionnettistes et les éléments de la scénographie. Dispositif simple qui parle à l’imaginaire.

C’est joli. Et quand ça commence, ça devient, en outre, drôle. Deux êtres viennent en effet peupler ce petit monde. Or, ils semblent aussi neufs que la terre qu’ils découvrent : corps patauds de mousse, mal dégrossis, à peine sortis de la glaise. Parfois, on leur trouverait même quelque chose d’animal, car ils ont besoin de renifler, de toucher pour apprivoiser. Ils s’étonnent d’un rien, s’effraient et se mesurent l’un à l’autre avec une candeur désarmante. Il y a d’ailleurs de l’ours dans leur forme et dans leurs grognements. Mais dans leur malice, leur goût du jeu, dans leur façon de vouloir se mesurer et jouer au plus fort, on reconnaît aussi la patte de l’homme. C’est attendrissant et souvent risible, en particulier grâce au jeu des deux acteurs-manipulateurs.

Mais le choix d’employer un grommelot * pour l’expression des personnages n’est pas non plus étranger au comique. Car nous restons en deçà du langage, dans le champ des émotions. Rien d’intellectuel. Tout est primitif, ou premier. Imaginez papa sortant du lit hirsute et peu aimable, ou deux mecs qui commentent un match et font des concours d’acrobatie, vous vous approcherez des personnages. Antonin Lebrun, sur ce point, est d’ailleurs plus que convaincant. Il compose avec talent un personnage mal embouché et de mauvaise foi, un matamore grognon qui écrase son comparse sans pouvoir s’en passer.

Le rapport à l’autre

Car, en quelques tableaux, c’est bien une drôle d’histoire d’amitié et d’humanité que raconte Ici, ailleurs ou autre part. Les deux figures de mousse se ressemblent comme des frères, frères amis ou ennemis. Leurs tribulations permettent de décliner ce que peut être le rapport à l’autre : la découverte, la rivalité, le jeu, la solidarité, la jalousie. Cependant, tout est esquissé, jamais appuyé. Par ailleurs, les deux créatures se ressemblent comme le sommeil et la mort, dans un spectacle où justement l’irréversible ne l’est jamais vraiment, où le tragique a un revers comique, où l’on croyait mourir alors que peut‑être on ne faisait que dormir.

Car le spectacle n’est pas écrit de manière linéaire. Ce qui se passe à un moment n’induit pas ce qui se passe plus tard. L’art, c’est ici l’enfance, la genèse sans cesse recommencée. C’est pourquoi si tout commence par une chute, ce serait davantage celle de Petits Princes ballots que celle d’Adam et Ève. Si des jours semblent se succéder, avec des fermetures au noir et des jeux de lumière élaborés, le sixième jour peut défaire ce qui a été dessiné au cinquième. On retrouve sa tête, on revit, comme dans ces jeux magnifiques du « on dirait que je serais mort, et qu’après je me relèverais ». Ainsi, si le spectacle a sa face obscure, son âpreté – on songe à Ham et Clov parfois aussi en voyant les protagonistes –, il présente une vivacité extrême et une grande originalité.

Servi donc par de très bons manipulateurs et veillé par une sœur Anne (ou une âme sœur) qui l’illumine, le spectacle est une jolie tranche de tendresse, de frayeur et d’humanité. À savourer plutôt à partir de 7 ans. 

Laura Plas


* Le grommelot est un langage imaginaire non articulé formé de grommellements expressifs.


Ici, ailleurs ou autre part, de la compagnie Les Yeux creux

Compagnie Les Yeux creux • 40, rue Choquet-de-Lindu • 29200 Brest

06 89 37 76 31

Courriel de la compagnie : cielesyeuxcreux@gmail.com

Site de la compagnie : lesyeuxcreux.com

Mise en scène : Antonin Lebrun

Construction : Juliette Belliard et Antonin Lebrun

Manipulation : Juliette Belliard, Lætitia Labre et Antonin Lebrun

Jeu : Juliette Belliard et Antonin Lebrun

Création et interprétation sonore : Pierre Bernert

Lumière, manipulation et regard extérieur : Lætitia Labre

Théâtre aux Mains-Nues • 7, square des Cardeurs • 75020 Paris

Réservations : 01 43 72 19 79

Site du théâtre : www.theatre-aux-mains-nues.fr

Courriel du théâtre : contact.tmn@wanadoo.fr

Vendredi 18 mai 2012 à 20 heures, samedi 19 mai 2012 à 15 heures et 17 heures

Durée : 40 minutes

12 € | 7 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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