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19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 01:31

Le mal des siècles


Par Johanne Boots

Les Trois Coups.com


À partir de textes de Hermann Melville et Stanislaw Witkiewicz, la jeune metteuse en scène Selma Alaoui propose une analyse documentée des avatars de la mélancolie à travers les siècles. Un spectacle vif et habilement construit, desservi cependant par un propos parfois trop outré.

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« I Would Prefer not to » | © Fabienne Cresens

Depuis toujours, la mélancolie est un mal qui fascine. Connue depuis Aristote (qui la qualifiait de « maladie sacrée »), glorifiée par les écrivains romantiques, devenue avec Freud l’un des principaux objets d’étude de la psychanalyse, elle conserve une indéniable aura de mystère. Du spleen créatif à la dépression apathique, de l’exaltation morbide au délire furieux, ses manifestations multiples en font cet affect difficilement définissable, cet état ambigu oscillant sans cesse entre maladie clinique et pose esthétique.

C’est ce caractère indécidable de la mélancolie, précisément, qui forme le point de départ du spectacle de la Cie Mariedl. Extrêmement documenté – les références, tant cinématographiques et picturales que littéraires, sont nombreuses – I Would Prefer not to explore les différentes représentations de ce mal qui n’appartient pas qu’au seul xixe siècle. On suit les errements de Byron, antihéros torturé et indécis chronique, inspiré par le Bartleby de Melville. Campé par un brillant Vincent Minne, il est l’archétype du mélancolique, et rassemble à lui seul toutes les contradictions de cet étrange mal : tour à tour euphorique, abattu, languissant, fougueux, c’est un oisif occupé à retourner dans son esprit les pensées sombres qui le nourrissent, à préparer sa mort en même temps que les moyens d’y survivre.

Une galerie de désespérés

Dans cette pièce, on traverse les siècles au rythme de la vie de Byron. Il y a tout d’abord l’enfance indolente dans la vieille demeure décrépite, sous la surveillance d’une mère étouffante : une illusoire période d’innocence où le jeu favori du garçon est d’entretenir avec sa cousine Dahlia une exaltation qui n’a d’autre objet qu’elle‑même. Le temps passe, la mère se révèle alcoolique, la cousine noie sa solitude dans la multiplication des aventures. Arrive un jeune homme toujours en mouvement sur son vélo et qui va capter pour un temps les ardeurs de Dahlia, suivi bientôt d’une jeune femme enthousiaste, coach en bien‑être qui énonce ses idées positives comme autant de solutions miracles aux échecs de tous ordres.

Tous, autour de Byron, ont leurs obsessions, leurs névroses, et forment une galerie de joyeux désespérés. Ainsi du personnage du patron, petit cadre en apparence rangé, et qui, désemparé face à la passivité retorse de son employé – qui répond à toutes ses demandes par le fameux « Je préférerais ne pas » – se révèle in fine un cocaïnomane déjanté. L’écriture scénique de Selma Alaoui varie les tons, faisant alterner ivresse, humour, désarroi, et maintenant un fragile équilibre entre la noirceur du propos et l’absurdité des situations.

Une outrance mal contenue

Malgré ces réussites, la pièce semble parfois tomber dans une outrance mal contenue. Certains ressorts comiques, notamment, sont exploités au maximum et font l’effet d’une corde sur laquelle on tire jusqu’à la cassure. La répétition de l’idiosyncrasie finit par lasser, avec l’exemple de la mère (par ailleurs brillamment interprétée par Anne‑Marie Loop, prix de la Meilleure Comédienne 2011), dont toutes les apparitions sont ponctuées de vociférations plaintives et d’un petit verre de vodka. À une nuance près toutefois, car c’est ce personnage qui sauve par ses bouffonneries post‑mortem une dernière scène d’un pathétique exagéré, dans laquelle un accouchement en urgence (celui de Dahlia) fait suite au coup de feu qui blesse Byron après sa rupture avec la jeune coach. En en faisant parfois un peu trop, Selma Alaoui sature le plateau de références. Mais la drôlerie du spectacle l’emporte sur ces faiblesses, et la salle ne boude pas son plaisir. 

Johanne Boots


I Would Prefer not to, de Selma Alaoui

Mariedl asbl, en coproduction avec le Théâtre Les Tanneurs et le Théâtre de la Place

www.mariedl.be

Mise en scène : Selma Alaoui

Assistants à la mise en scène : Guillaume Dumont, Coline Struyf

Avec : Anne-Pascale Clairembourg, Damien De Dobbeleer, Anne‑Marie Loop, Émilie Maquest, Vincent Minne, Baptiste Sornin

Costumes : Frédérique de Montblanc, Émilie Jonet

Scénographie : Frédérique de Montblanc

Création lumière et direction technique : Nathalie Borlée

Son : Iannis Héaulme

Régie lumière et vidéo : Kevin Sage

Régie plateau : Bastien Sarolea

Production et diffusion : Katia Akselrod

Théâtre Les Tanneurs • rue des Tanneurs, 75‑77 • 1000 Bruxelles

www.lestanneurs.be

Courriel de réservation : reservation@lestanneurs.be

Réservations : 02 502 37 43

Du 13 au 17 novembre 2012 à 20 h 30

Durée : 2 heures

10 € | 7,5 € | 5 € | Art. 27

Tournée :

– Théâtre de la Place, à Liège, le 20 novembre 2012 et du 22 novembre au 24 novembre 2012

– Centre culturel de Nivelles, à Nivelles, le 27 novembre 2012

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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