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25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 16:59

Une expérience
de possession théâtrale


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


« I Demoni » de Fedor Dostoïevski, adapté et mis en scène par Peter Stein, est sans conteste l’évènement de cette rentrée théâtrale. Créé dans la villa italienne du metteur en scène en 2009, prévu pour cinq villes au monde, ce spectacle marathon de onze heures laisse le spectateur des Ateliers Berthier médusé, chaviré, « possédé ». Quelle meilleure façon de rendre hommage au souffle démoniaque qui anime le chef d’œuvre russe ?

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« i Demoni » | © Andrea Boccalini

L’expérience débute avec l’entrée sur scène du monstre sacré du théâtre européen, Peter Stein. Le livre de Dostoïevski à la main, ce charmant Méphistophélès précise le pacte qui lie toutes les personnes de la salle : le public est invité à « partager une rencontre avec le roman épique », grâce aux acteurs à qui le plateau a été « offert ». On reconnaît là la patte de l’ex-directeur artistique (et cofondateur) de la Schaubühne de Berlin : le désir de transmettre au public la joie qu’on éprouve en lisant, et la volonté de créer un théâtre collectif, démocratique (s’opposant à l’autoritarisme qui caractérisait le théâtre allemand du début des années 1960).

Telle est donc l’ambition de cette adaptation fleuve des Démons (après celles, déjà immenses, de Faust, de l’Orestie ou de Wallenstein) : prendre le temps de respecter la structure de l’œuvre, mais aussi échanger, partager, créer une communauté (durant le spectacle ou au cours des pauses qui ponctuent la longue représentation). Ce parti pris explique aussi le choix de Peter Stein de proposer sa propre adaptation de Dostoïevski, au lieu de travailler sur celle d’Albert Camus de 1959 (les Possédés), plus courte et induisant un tout autre dispositif.

Le « cyclone de 1 000 pages »

Pour incarner – et avec quelle avec magie – le « cyclone de 1 000 pages » (l’expression vient du traducteur André Markowicz), Stein s’appuie sur les dialogues, les gestes et les mouvements dont regorge ce livre si théâtral. Il fait intervenir 26 acteurs italiens sur un plateau presque vide, composé seulement de quelques meubles, de murs pivotants et de plates-formes. Les comédiens circulent ainsi dans un espace scénique ouvert à tous les possibles, comme les lecteurs dans le roman. La scénographie et les costumes sont conçus pour donner à voir le travail dramaturgique collectif avec les acteurs. Les machinistes font ainsi partie du plateau. Les rouages des décors, qui sont poussiéreux, décrépits, en construction, à la fois réalistes et abstraits, se trouvent exhibés. Les spectateurs sont comme appelés à participer à ce vaste atelier ou chantier théâtral (mais dont l’architecture est loin d’être aléatoire). Le premier comédien à intervenir est celui qui interprète le narrateur-personnage du livre : il s’adresse au public, présente les personnages, commente les actions, assure les intermèdes en jouant du piano, puis interprète son propre rôle (un provincial libéral). Cette figure de passeur entre la scène et la salle, de chef de chœur et de conteur un peu benêt, auquel le spectateur s’identifie, rend compte avec finesse du statut étrange du narrateur dans les Démons, tout en soulignant l’aspect communautaire du spectacle. Puis, les scènes clés s’enchaînent. Orchestrées avec brio dans le respect de la composition du roman en trois parties, elles sont subtilement adaptées à partir des principaux dialogues de l’œuvre romanesque, qu’elles condensent et cisèlent avec art.

On découvre ainsi Stepan Trofimovitch Verkhovenski, campé par l’excellent Elia Schilton (qui ressemble à s’y méprendre à Karl Marx !). Ce patriarche d’un petit cercle de tranquilles libéraux vit depuis plus de vingt ans chez la générale Varvara Petrovna Stavroguine (dignement jouée par Maddalena Crippa, l’épouse de Stein), dans une province russe en 1870. Le vieux poète aux écrits socialistes a été le précepteur du fils Stavroguine. L’intrigue démarre avec le retour de ce fils prodigue, qui rentre d’un séjour de plusieurs années à l’étranger. Le jeune dandy à la réputation sulfureuse se conduit de manière insolente vis-à-vis de certains notables locaux. Sa mère aimerait le faire rentrer dans le rang en le mariant à Liza, mais il a déjà séduit Dacha et s’est marié secrètement avec une pauvre infirme. Stavroguine est accompagné de Piotr Stepanovitch Verkhovenski (le fils de Stepan Trofimovitch), un révolutionnaire jusqu’au-boutiste prônant la destruction de toutes les couches sociales…

Le génie de Stein est aussi d’avoir choisi des épisodes moins intenses, mais essentiels

Tous les moments forts du roman sont représentés : le dialogue entre Stavroguine désespéré et sa rédemptrice Dacha ; la théorie du suicide de Kirilov, qui cherche ainsi à prouver l’inexistence de Dieu ; la réunion de socialistes, au cours de laquelle l’un des participants explique que les neuf dixièmes du peuple doivent être égaux dans l’esclavage et dominés par le un dixième restant (l’élite russe), etc. Le génie de Stein est aussi d’avoir choisi des épisodes moins intenses sur le plan dramatique, mais essentiels à la compréhension de ce roman aux registres multiples (comme la saynète comique du gouverneur « gouverné » par sa femme). Chaque changement de scène (on pourrait presque parler de plan-séquence) est signalé par un changement de décor ou par une mélodie jouée au piano. Des microespaces de jeu se juxtaposent sur le plateau et créent un effet choral très pertinent : non seulement cette juxtaposition rend compte de la polyphonie du roman, mais elle crée des parallélismes ou des contrepoints éclairants. Par exemple, la célèbre confession de l’ange noir Stravroguine au prêtre (où il avoue le viol de la fillette Matriocha) se déroule en même temps (mais dans deux espaces distincts sur le plateau) que la rébellion des ouvriers qui vont trouver le gouverneur : deux figures de l’autorité se trouvent ainsi bafouées, le drame intime fait écho au drame collectif. Ce montage de plans rappelle notamment des temps forts du film le Parrain, qui faisait alterner des scènes de baptème avec des scènes d’exécution sanglante. Le cinéma inspire évidemment le travail de Stein. Il imprègne aussi celui des acteurs, leur style de jeu très « international ».

Grâce à la qualité des comédiens, à l’excellent travail de distribution des rôles, de mise en scène et de dramaturgie, i Demoni parvient à mettre en corps et en voix des éléments pourtant typiquement romanesques : le mélange des genres, la polyphonie narrative, le souffle épique. C’est sidérant. Surtout, le centre névralgique du livre – cet enfer moderne, à la fois politique et intime créé par Dostoïvski – est là, sous nos yeux… Il nous entoure, il nous pénètre.

Des démons de notre temps

En dressant, en 1871, un réquisitoire contre les destructeurs de l’âme russe, contre les démons nihilistes qui attaquaient à l’époque les structures d’oppression (médiévales) du régime tsariste, Dostoïevski écrit un livre prophétique. D’après Stein, « il anticipe sur les temps obscurs du dernier Lénine, le sang du stalinisme et des autres totalitarismes ainsi que du terrorisme qui nous persécute encore aujourd’hui ». L’auteur dresse en effet une galerie de portraits caractéristiques : Chatov le rêveur, Kirilov l’implacale logicien, Piotr le monstre froid, et, à l’opposé, le vieux libéral Stepan (inspiré par Tourgueniev), trop passif pour incarner la défense des valeurs spirituelles et chrétiennes. Mais celui qui incarne le mieux la maladie actuelle, dont Dostoïvski a vraiment l’intuition, c’est Stravroguine (interprété avec grandeur et nuance par Ivan Alovisio). Plus qu’un terroriste nihiliste ou un débauché, c’est un être dont l’identité est vide. Il est dans l’incapacité d’échanger avec autrui ou d’adhérer à un quelconque système de valeurs. Son individualisme – le nôtre – est infernal. Les Démons éclairent ce mal contemporain, peut-être pour l’exorciser et l’éloigner un peu de nous… Au moins le temps d’une journée de théâtre vraiment divine. 

Lorène de Bonnay


I Demoni, de Fedor Dostoïevski

www.theatre-odeon.eu

Mise en scène : Peter Stein

Avec : Ivan Alovisio, Alessandro Averone, Carlo Bellamio, Paola Benocci, Armando De Ceccon, Giovanni Crippa, Maddalena Crippa, Maria Grazia Mandruzzato, Luca Iervolino, Pia Lanciotti, Rosario Lisma, Paolo Mazzarelli, Andrea Nicolini, Franca Penone, Fulvio Pepe, Franco Ravera, Antonia Renzella, Riccardo Ripani, Matteo Romoli, Fausto Russo Alesi, Elia Schilton, Federica Stefanelli, Giovanni Tormen, Irene Vecchio, Giovanni Visentin, Giovanni Vitaletti

Adaptation en italien : Peter Stein

Décors : Ferdinand Woegerbauer

Costumes : Anna Maria Heinreich

Lumière : Joachim Barth

Musique : Arturo Annecchino

Et l’équipe technique de l’Odéon-Théâtre de l’Europe

Théâtre de l’Odéon-Ateliers Berthier • angle rue Suarès
et boulevard Berthier • 75017 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

Du 18 au 26 septembre 2010 à 11 heures ou 18 heures

Durée : 11 heures

20 € | 44 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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