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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 18:05

Ces maris-là ne sont pas totalement convaincants


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Ivo Van Hove, le metteur en scène néerlandais, est un familier des adaptations de cinéma à la scène. Après « The Servant » (Pinter et Losey), « Cris et chuchotements » (Bergman), « Faces » et « Opening Night » de Cassavetes, voici « Husbands » du même réalisateur. La création rennaise a lieu dans le cadre du projet européen Prospero.

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« Husbands » | © Jan Versweyveld

Le scénario de John Cassavetes pour ce film sorti en 1970 (1972 pour la France) est connu. Après la mort prématurée de leur ami Stuart, un publicitaire (Harry), un journaliste (Archie) et un dentiste (Gus), se trouvent désemparés. Jusque-là bons pères et maris sans histoires, ils se mettent à s’interroger sur leur existence. L’adaptation de Van Hove suit fidèlement ce fil directeur. La seule grande originalité consiste à faire jouer tous les personnages féminins par une seule comédienne, Halina Reijn.

Le décor, qui se change à vue, occupe toute la largeur du plateau. Le fond est occupé par un grand écran de cinéma. L’un des côtés, qui porte un panneau de basket et une cuvette de W.-C., figure l’entrée d’un gymnase. L’autre représente le mur d’un salon avec une niche pour l’équipement audiovisuel et, après une porte, une sorte de bar avec un lavabo. Les deux côtés se referment en un V inversé pour figurer les espaces intérieurs.

L’action commence le jour de l’enterrement. Nous sommes au cimetière, qui s’affiche sur l’écran, un jour d’hiver. Les surtitres en français, puisque la pièce est jouée en néerlandais, sont judicieusement projetés sur le même écran. Plus tard, ils le seront à mi-hauteur sur chacun des murs en bois du décor. C’est là une excellente trouvaille qui permet de combiner au mieux les contraintes de la lecture et le plaisir de suivre le jeu des acteurs. On n’en dira pas autant pour l’usage fait de la vidéo. L’idée de doter chacun des trois protagonistes d’une minicaméra qui permet de voir l’action du point de vue de chacun, selon les moments, est pourtant séduisante. Il arrive qu’elle opère, en particulier dans les tête-à-tête. Mais, trop souvent, elle ne fait que perdre le spectateur entre les surtitres, une image vidéo sur un écran de télé, la même image sur un écran plus grand à l’avant-scène, et le jeu des acteurs.

Un étrange malaise

Après les condoléances au cimetière, les trois amis, quadragénaires, n’arrivent plus à se quitter. Un étrange malaise s’est emparé d’eux. Ils essaient de se rassurer en se serrant les coudes, dans une sorte de réflexe tribal, entre hommes. Mais plus rien ne leur semble stable et solide, pas même leur amitié. La pièce fait ainsi se succéder quelques rituels masculins, dérisoires, dans une sorte de dérive qui ne semble pas pouvoir finir. C’est d’abord le recours enfantin au sport et à ses pseudo-performances. Puis viendront un ridicule concours de chant, occasion d’humilier une femme, une beuverie qui dégénère en dispute d’ivrognes et enfin, l’échouage chez Harry, avec la perspective déprimante de devoir reprendre le travail. Mais Harry les persuade alors d’entreprendre une virée à Londres.

Nous y suivons une scène au casino dont l’intérêt n’apparaît pas bien tant elle paraît répétitive par rapport aux scènes précédentes, sinon qu’elle montre à quel point des touristes qui se comportent comme en pays conquis peuvent être odieux. Le séjour londonien est cependant l’occasion d’une des scènes les plus sensibles de la pièce. Chacun des hommes emmène une femme dans sa chambre pour finir la nuit. Pour tous, la nuit est pitoyable. La bonne idée d’Ivo Van Hove est de nous montrer les trois nuits dans un même espace et en faisant jouer les trois femmes (Jane, Sung Lee et Mary) par la même personne. Encore cette trouvaille est-elle affadie par le fait qu’Halina Reijn, qui les interprète, le fait sans changer de tenue et sans vraiment varier son jeu. Mais peut-être s’agit-il de souligner qu’elle est l’incarnation de l’éternel féminin, sous trois avatars ?

Archie et Gus décident alors de rentrer tandis qu’Harry, qui paraissait le plus rigide des trois, prolonge son séjour. Il semble avoir découvert une forme de légèreté et de bonheur dans un ménage à trois avec un couple de rencontre. La dernière scène nous montre Archie et Gus rentrant piteusement dans leur lotissement, les bras chargés de cadeaux.

Les films de Cassavetes sont rarement optimistes. Ivo Van Hove ne trahit pas sa peinture de la misère et de la mesquinerie masculines en nous livrant le spectacle de ces maris puérils, veules et même lâches. Il faut rendre hommage à la performance des trois acteurs principaux, Barry Atsma (Gus), Roeland Fernhout (Archie) et Hans Kesting (Harry), ainsi qu’à la prestation d’Halina Reijn. Comment expliquer alors la sortie d’une vingtaine de spectateurs dans une salle où le phénomène est très rare ? Comment expliquer la perplexité que beaucoup exprimaient à la fin de la représentation ? Sans doute par le côté répétitif de certaines scènes et les relâchements d’attention que cela induit. Peut-être aussi par une mise en scène qui se préoccupe plus d’elle-même et de ses effets que du sens ? 

Jean-François Picaut


Husbands, de John Cassavetes

Traduction : Gerardjan Rijnders

Mise en scène : Ivo Van Hove

Avec : Barry Atsma, Roeland Fernhout, Hans Kesting, Alwin Pulinckx, Halina Reijn

Scénographie : Jan Versweyveld

Costumes : An D’Huys

Dramaturgie : Thibaud Delpeut

Lumières : Jan Versweyveld

Vidéo : Tal Yarden

Production : Toneelgroep Amsterdam ; Coproduction : Prospero

Théâtre national de Bretagne, Centre européen théâtral et chorégraphique • salle Vilar • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du 28 février au 3 mars 2012 à 20 heures (relâche le 29 février 2012)

Durée : 2 heures

25 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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