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10 juillet 2013 3 10 /07 /juillet /2013 11:00

En voir de toutes les couleurs


Par Amandine Pilaudeau

Les Trois Coups.com


Fraîchement sortis des bancs de leur formation, Joyce Franrenet et ses camarades décident de créer leur troupe. Le résultat est encore un peu frêle, mais loin d’être décourageant.

huis-clos Le hasard fait parfois bien les choses. Le Laurette Théâtre, dans lequel se produit cette nouvelle troupe après un passage remarqué à Avignon, est d’une promiscuité tout au service de la dramaturgie de la pièce de Sartre. Les comédiens et les spectateurs cohabitent dans cette chambre où Garcin, Inès et Estelle resteront pour l’éternité. La scénographie épurée – trois fauteuils, un bronze et un coupe-papier – mettent en valeur l’interaction des personnages, qui se cherchent, se fuient, s’affrontent et se font inlassablement souffrir.

Les jeux d’éclairage s’additionnent étonnamment bien à cette perversité sadique qu’est l’enfer sartrien. Par un code couleur travaillé, le changement de luminosité représente chacune des étapes de la souffrance : le bleu pour les projections de la vie sur terre qui continue malgré la mort des personnages, le rouge pour la prise de conscience de la souffrance et le blanc éclatant pour l’interrogatoire forcé d’Estelle. Les personnages en voient de toutes les couleurs tout comme les spectateurs.

Il est vrai que Jean‑Paul Sartre ne donne aucune précision concernant l’âge des personnages, mais voir un Garcin et une Inès d’une vingtaine d’années bouscule le spectateur dans ses habitudes. L’audace qu’ont ces jeunes gens devient presque une impertinence vis‑à‑vis du texte. Les distorsions des répliques et l’ajout de phrases introductives et conclusives au spectacle prouvent que cette nouvelle génération n’a pas peur des conventions, loin de là : ils s’en amusent. L’impertinence tourne à la brutalité et à la violence, qui sont toujours vécues comme jouissives et exutoires par tous les personnages. Pas un n’échappe à cette frénésie des coups qui n’est guidée que par une lutte entre le désir sexuel et le désir sadique de la souffrance. Cette mise en scène révèle merveilleusement bien tout l’automasochisme des personnages, chacun bourreau des deux autres et, par un mouvement de boomerang, bourreau de soi‑même : la souffrance est un cercle vicieux qui appelle à la vengeance.

Des personnages pas toujours justes

Le personnage du garçon, transformé en diable et incarné par Tanguy Mendrisse, participe pour beaucoup à cette explosion de la cruauté. Son sourire diabolique, ses allées et venues en terrain conquis, sa longue cicatrice à l’œil droit et son insolente aisance face aux deux autres damnés transforment la scène en une ronde macabre qui n’aura de cesse de se répéter. Cependant, sur la durée, les personnages viennent à manquer de profondeur, et le texte semble être parfois débité sans conviction réelle.

Après la performance de Marief Guittier, qui incarna une Inès rasée et cinglante à souhait sous la direction de Michel Raskine, l’aigreur que Joyce Franrenet donne au personnage et sa silhouette fragile ne nous conduisent pas à la haïr. Sans être pris d’une empathie pour les personnages, nous ne parvenons pas à les détester.

Un comique obscur

Malgré la perversion et le sadisme ambiant, nous nous amusons de ces personnages. C’est bien là le parti pris de cette mise en scène : Huis clos est une comédie. La jeune troupe reste ainsi fidèle non pas au texte, mais à l’auteur qui voulait que « sa pièce fasse rire ». Les moments où Inès s’amuse à fredonner toute la monotonie accablante du « Moi, je connais une chanson qui énerve les gens » ou lorsqu’elle réajuste les paroles de Jacques Brel en un « Quand on n’a que la mort » deviennent des passages délicieux.

Mais le jeu en déficit de finesse s’essouffle pour frôler la bouffonnerie quand les personnages, à bout de nerfs après une interminable torture, s’esclaffent sans raison. Le spectateur initialement colocataire de l’espace diabolique se sent alors exclu, car ne pouvant pas toujours comprendre les drôleries qui lui sont destinées. Cet enfer ne sera jamais le sien. Le quatrième mur se fait désormais sentir de manière tout à fait intéressante : par l’exclusion. Les personnages sont empêtrés dans leur chambre infernale, qu’ils refusent de quitter : ils ne veulent ni s’en échapper, ni laisser entrer qui que ce soit, et surtout pas le spectateur.

Cette troupe de Boss’Kapok reste encore candide, un peu fébrile, parfois maladroite, mais comme le dit le vieil adage, c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Nul doute que ces jeunes comédiens exploseront dans quelques années s’ils se perfectionnent. 

Amandine Pilaudeau


Huis clos, de Jean-Paul Sartre

Mise en scène : Joyce Franrenet

Assistant à la mise en scène : Thibault Truffert

Avec : Joyce Franrenet, Thibault Truffet, Tanguy Mendrisse et Maud Vincent

Photo : © Boss’Kapok

Laurette Théâtre • 36, rue Bichat • 75010 Paris

Métro : République ou Goncourt

Location : 01 42 08 83 33

Du mercredi 10 octobre au mercredi 19 décembre 2012, tous les mercredis à 21 h 30

http://www.laurette-theatre.fr/

Durée du spectacle : 1 h 15

Prix des places :

– Plein tarif : 15 euros

– Tarif réduit : 10 euros

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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