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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 22:15

Mentir, c’est aussi survivre


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


De la rencontre entre Philippe Buquet, directeur de l’espace des Arts, scène nationale de Chalon-sur-Saône, Jean-Yves Ruf, metteur en scène et Gilles Cohen, comédien, est né le désir de monter « Hughie », courte pièce d’Eugène O’Neill, l’un des plus grands dramaturges américains du xxe siècle. Le résultat de cette complicité est un spectacle de théâtre bouleversant, qu’enrichissent la traduction de Louis‑Charles Sirjacq et la participation de Jacques Tresse, le second comédien de la production. À l’heure où dans bien des lieux culturels, artistes et programmateurs sont réticents à faire le pari du théâtre pour lui-même, cette création est un signe fort d’intelligence, de sensibilité et d’engagement.

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« Hughie » | © Julien Piffaut

Sobres et justes, la scénographie et les costumes de Laure Pichat accueillent les spectateurs dans le hall vaste et fané d’un grand hôtel sur le déclin dans le West Side de New York. La lumière crépusculaire de Christian Dubet ajoute à l’ambiance mortifère du lieu. Derrière la banque d’accueil, écoutant à peine les sons grésillants d’un transistor, un veilleur de nuit subit le temps, qui semble figé. Atmosphère lourde comme le poids de l’existence. Puis survient un client débraillé à la démarche appliquée. L’homme est imbibé d’alcool et dépense toute son énergie restante à faire croire qu’il est en parfait état de sobriété. Mais, assez rapidement, sa langue pâteuse se délie. Il se nomme Érié. Il a besoin de parler, surtout de lui-même. Commence alors la traversée d’une nuit blanche avec des mots simples, concrets, mais contenant presque toujours un sens universel. Intense soliloque. Érié est un hâbleur, arnaqueur de seconde zone, menteur impénitent. Le Veilleur de nuit va lui servir de miroir et d’otage jusqu’à ce qu’il réussisse à le prendre au piège de sa prochaine et dérisoire escroquerie. N’en disons pas plus. Hughie est un véritable suspense psychologique.

La force du spectacle réside en trois points. Le premier fait référence à la vie de l’auteur. Eugène O’Neill, récompensé par le prix Pulitzer et le prix Nobel de littérature, a sombré plusieurs fois malgré la gloire dans l’alcoolisme et la dépression. Marié à plusieurs reprises, accumulant les liaisons amoureuses, frappé par le suicide de ses deux fils, il est mort à Boston dans la chambre d’un grand hôtel.

Le deuxième est illustré par les choix dramaturgiques de Jean-Yves Ruf. Concentration scrupuleuse sur le langage. Abolition de toute anecdote, espace vide comme la vacuité des destins des personnages. Rejet des effets scéniques. Travail méticuleux sur l’incarnation des protagonistes. Empathie fondamentale avec le contenu humaniste de la pièce. Au bout du compte, une mise en scène rare sur les désarrois de la solitude et sur la difficile aspiration à vouloir être soi-même.

Remarquable interprétation

Le troisième repose sur la remarquable interprétation des deux comédiens. Au premier chef, et pour chacun, il y a le travail du corps. Gilles Cohen (Érié) joue en permanence sur le déséquilibre. Fragilité, malgré une apparence presque athlétique. La chute possible rôde sans cesse, au propre et au figuré. Quand surgissent de brusques ruptures de mouvement, elles ont la violence de déflagrations. Le désordre des vêtements, la sueur, les mains agitées disent aussi bien que les mots l’état de confusion du personnage. Jacques Tresse (le Veilleur de nuit) donne à voir un individu quasi minéralisé. Visible constamment à mi-corps, pratiquement muet, il fait tout passer par le regard et l’écoute. On dirait un avatar masculin de Winnie dans Oh les beaux jours.

Ensuite vient le travail des voix. Gilles Cohen décline avec virtuosité des mots poisseux embourbés dans les effets de l’alcool, des mots pitoyables écrasés par la médiocrité de son existence, des mots enjôleurs calibrés par ses tentatives de séduction, des mots crus dégurgités par la vulgarité de sa sexualité, des mots désespérés charriés par ses angoisses. Jacques Tresse, à la parole si économe, fait entendre ses silences, lourds de sens. Comme des ondes ébahies ou paniquées qui déstabilisent son interlocuteur. Si bien que, chaque fois qu’il parle, sa voix rocailleuse fait évènement, pas seulement sonore mais signifiant, pour imposer un personnage ambivalent, stupide et malin, trivial et philosophe, apeuré et complice. À vous deux, messieurs, bravo. C’est de l’art, du très grand art.

Au sortir d’un tel spectacle, une envie vous prend de vous redire pourquoi vous avez la certitude d’être allé au théâtre voir du théâtre. La réponse semble évidente : un texte, une histoire, un propos, un point de vue, des personnages. Et cette évidence réjouit profondément. Jean-Yves Ruf et ses camarades ont suspendu le temps d’une création un des discours dominants du théâtre contemporain, celui qui n’a plus le courage d’affronter le théâtre pour lui-même. Théâtre-cirque, théâtre-danse, théâtre-vidéo, théâtre-multimédia, théâtre-rock-vidéo, etc. Mais attention ! Il y a bien sûr de fulgurants inventeurs qui interrogent le théâtre en créant de nouvelles formes pluridisciplinaires.

Mais, avouons-le, voir du théâtre au théâtre, sans canne, ni béquilles, ni déambulateur, ni produits de substitution, ça vaut vraiment le coup. Merci, Hughie

Michel Dieuaide


Hughie, d’Eugene O’Neill

L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté

Long voyage du jour à la nuit / Hughie

Traduit de l’anglais par Françoise Morvan et Louis-Charles Sirjacq, 2013, 224 p., I.S.B.N. 2851818163, 16 €

Mise en scène : Jean-Yves Ruf

Interprétation : Gilles Cohen et Jacques Tresse

Assistante à la mise en scène : Flore Simon

Scénographie et costumes : Laure Pichat

Création lumière : Christian Dubet

Création son et régie son : Vassili Bertrand

Régie lumière : Sébastien Béraud

Régie plateau : Yassine Dahmani

Production : espace des Arts, scène nationale de Chalon-sur-Saône

Coproduction : Chat borgne Théâtre, compagnie conventionnée D.R.A.C. Alsace, Théâtre Vidy-Lausanne

Avec la participation du Jeune théâtre national

Diffusion : Sophie Lagrange-Comme il vous plaira

Tél. 01 43 43 55 58 | 06 60 06 55 58

sl@civp.netwww.civp.net

Théâtre de la Renaissance • 7, rue Orsel • 69600 Oullins

Tél. 04 72 39 74 91

http://www.theatrelarenaissance.com/

Les 19 et 20 novembre 2013 à 20 heures

Durée : 1 h 5

De 8 € à 20 €

Tournée 2013 :

– Théâtre de Bourgogne, C.D.N., Dijon, les 26 et 30 novembre 2013

– Théâtre Vidy-Lausanne, du 4 au 22 décembre 2013

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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