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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:43

Retour aux origines

de la crise bancaire


Par Molly Grogan

Les Trois Coups.com


Quelques jours avant que l’ouragan Sandy ne mette à genoux la ville de New York, c’étaient encore les élections présidentielles et l’économie qui étaient au cœur des préoccupations des Américains. Pas loin de Wall Street, encore à sec la semaine dernière, la compagnie new‑yorkaise The Builders Association a osé sonder les origines de la débâcle bancaire dans son spectacle « House / Divided » (« Maison/désunie »), et en a trouvé des victimes bien au‑delà du New York Stock Exchange, plutôt au fin fond d’une Amérique mythique.

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« House / Divided » | © Builders Association / Brooklyn Academy of Music

Le tourbillon bancaire de 2008 est largement passé, comme aussi l’avalanche des prêts hypothécaires à risque qui l’ont déclenché. À la une du  New York Times la semaine dernière, pourtant, un article rouvre la plaie : l’administration Obama poursuit en justice la Bank of America et sa filiale Countrywide Financial pour « fraude effrontée ». Comme par un pur hasard, au même moment, à la Brooklyn Academy of Music, la géniale compagnie The Builders Association porte la même accusation contre ces acteurs principaux de la crise, dans un spectacle qui puise autant dans la fiction que dans la réalité.

C’est que House / Divided est une construction aussi fine que ces antécédents ont été brutaux. Le spectacle s’inspire du roman de John Steinbeck, les Raisins de la colère (prix Pulitzer en 1940), dont la Builders Association se sert librement pour épingler les auteurs de la plus grande crise économique aux États‑Unis depuis la Grande Dépression. L’histoire de Steinbeck – classique inoxydable de la littérature américaine – raconte dans le détail l’odyssée périlleuse d’une pauvre famille dans l’Oklahoma, endettée par le Dust Bowl * et contrainte de se mettre à la merci des grands fermiers californiens, qui font la pluie et le beau temps pour des milliers de dépossédés comme eux. Alors que la tragédie que vit la famille Joad se déroule au premier plan du roman, ce sont les propriétaires de ces terres fertiles – exploitants d’une main-d’œuvre rendue impuissante par leur désespoir – qui sont au cœur des préoccupations de Steinbeck, comme celles de la Builders Association.

Le spectacle est bâti, au sens propre du terme, autour d’une maison, une vraie, que la compagnie s’est achetée dans l’Ohio au plus fort de la crise des biens immobiliers hypothéqués. Cette maison, qui sert d’écran sur lequel seront projetés des montages vidéo en noir et blanc racontant l’exode des Joad, s’élève planche par planche au début du spectacle, mais sera entièrement détruite avant que le rideau ne tombe : victime anonyme des pressions et des ambitions d’un système bancaire hors de tout contrôle.

Goldman Sachs et Lehman Brothers

L’histoire de cette maison se raconte avec une couleur désabusée, par le biais de deux dispositifs. D’une part, la compagnie a tourné une série d’interviews avec des personnes réellement touchées par la crise des subprimes, et ce film documentaire ponctue par moments l’action sur scène. D’autre part, elle a obtenu la transcription des conférences téléphoniques vidéo des cadres supérieurs de Goldman Sachs et de Lehman Brothers pour l’édification de leurs investisseurs, à des moments clés de l’ouragan bancaire. Jouées et filmées en temps réel par les comédiens, ces conférences ne cachent rien du sans‑gêne des directeurs de la haute finance alors que les ménages moyens et modestes perdaient toutes leurs économies. Elles donnent le coup de grâce dans ce triptyque saisissant des nantis et des défavorisés qui font tourner la société américaine.

Avec House / Divided, les mésaventures des Joad sont rendues intensément contemporaines par les parallèles qui sont savamment dessinés entre protagonistes d’hier et antagonistes d’aujourd’hui. Les uns font face aux autres des deux côtés de la maison sur scène : à gauche, les traders dans leur bulle électronique du New York Stock Exchange ; à droite, le clair‑obscur des paysages poussiéreux de l’Ouest américain des années 1930. Des moyens technologiques dernier cri permettent un mélange étonnant de ces deux mondes que tout semble séparer, mais que tout, au fond, relie. La Builders Association nous fait vivre une édifiante leçon d’histoire qui reste obstinément d’actualité. Enfin, la compagnie se distingue par son admirable travail d’ensemble, les sept comédiens se glissant parfaitement dans la peau des personnages d’antan et ceux de nos jours. Ils peignent ainsi un vaste tableau des anonymes broyés par l’engrenage des marchés et des financiers cupides qui les manipulent à leur propre profit. 

De notre correspondante permanente à New York

Molly Grogan


* La Dust Bowl (« boule de poussière ») est une série de tempêtes de poussière qui s’est abattue sur les plaines des États-Unis et du Canada entre 1930 et 1940. Ces tempêtes de poussière ont détruit les cultures, arraché les sols et enseveli sous la poussière champs, matériels agricoles et bâtiments. La Dust Bowl a donc été la cause de catastrophes agricoles et d’exodes ruraux dans le centre des États‑Unis.


House / Divided

Spectacle de la Builders Association

http://www.thebuildersassociation.org/prod_housedivided.html

Mise en scène : Marianne Weems

Conception : Moe Agnelos et James Gibbs

Avec : Moe Angelos, Jess Barbagalio, Sean Donovan, Matthew Karges, LaToya Lewis, David Pence, Mabel Pence

Décors : John Cleater et Neal Wilkinson

Lumières : Jennifer Tipton, assistée de Laura Mroczkowski

Son et bande-son originale : Dan Dobson

Vidéo : Austin Switser

Brooklyn Academy of Music-Harvey Theater • 651 Fulton Street • New York • NY 11217

www.bam.org/house-divided

Du 24 au 27 octobre 2012

Durée : 1 h 20

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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