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2 décembre 2009 3 02 /12 /décembre /2009 18:28

Jérémie Le Louët fait confiance à Pinter


Par Marie-Christine Harant

Les Trois Coups.com


Parfois, les auteurs oublient leurs œuvres de jeunesse au fond d’une malle. Pinter a exhumé « Hot House » vingt ans après l’avoir écrite. Après l’avoir légèrement rafraîchie, il n’a cessé de la jouer et de la faire jouer. Jérémie Le Louët s’en empare avec la fougue et l’impertinence de sa jeunesse. Du théâtre comme on l’aime. Absurde, sadique, cruel et follement drôle.

Nous sommes dans le bureau du directeur, un lieu complètement aseptisé, une sorte de maison de repos et non, comme il est précisé plus tard, une maison de convalescence. Remarquez la nuance. Les pensionnaires ne sont plus que des matricules, on a oublié jusqu’à leur nom. Les cadres sont chargés du confort de leurs hôtes, mais aussi de leur faire subir des interrogatoires aussi absurdes que musclés, jusqu’à la révolte. Le beau système s’écroule, alors, sous les coups des insurgés. On l’aura compris, il est question de dénoncer une certaine forme de pouvoir, son escalade, ses excès. Bref, on peut y voir une métaphore de la dictature démasquée et condamnée. On pense au film récent, Canine, du Grec Yorgos Lanthimos, une fable politique, dans laquelle une famille était prisonnière d’un père tortionnaire. Mêmes manipulations, jusqu’à la dépersonnalisation, jusqu’à l’absurdité. Comme au cinéma, on voit l’action comme à travers un écran, via les parois d’un bocal. On est vraiment à l’extérieur. C’est là une bonne illustration de la distanciation théâtrale, souvent évoquée, souvent ratée.

Chez Pinter, il y a du Kafka, du Beckett, du Ionesco. Dans cette première pièce Hot House, on trouve déjà ce climat, ce ton si personnel avec le zeste de désinvolture propre à la jeunesse. Il se « lâche » complètement, le metteur en scène n’a plus qu’à suivre sans surligner. C’est exactement ce que fait Jérémie Le Louët, jeune artiste prometteur, remarqué pour sa production du Macbett d’Ionesco. La pièce est traitée en séquences successives, comme au cinéma. Les comédiens disent simplement les répliques de façon légèrement mécanique à la manière d’un appelé du contingent face à son supérieur hiérarchique. Cette simplicité dans le jeu donne toute sa force à la langue de Pinter. Surjouer aurait été un contresens dans une pièce où le nonsense prend tout son sens. La tension va crescendo, jusqu’à l’interrogatoire, moment clé de la pièce, très difficile à monter, qui pourrait sombrer dans l’illustration anecdotique. Ici, les comédiens, Noémie Guedj, Laurent Papot (les cadres questionneurs) et David Maison (le pensionnaire) font souffler un vent de sadisme à la fois jovial et troublant, et toujours avec le même détachement. C’est le paradoxe de ce jeu, à la fois très riche et avec l’air de ne pas y toucher. Pour en finir avec la distribution, soulignons la performance de Julien Buchy, dans le rôle de Roote, l’inquiétant directeur à la fois affable et terrifiant. Anthony Courret et Jérémie Le Louët, dans des personnages secondaires, tirent eux aussi leur épingle du jeu.

On a rarement ressenti cette année une telle harmonie entre un auteur et son metteur en scène. Et pourtant on s’attendait au pire en voyant la photo de l’interrogatoire : un décor de morgue qu’affectionnent certains metteurs en scène pour montrer l’intemporalité de leur travail. Par des voies et une esthétique différentes, Jérémie Le Louët, comme précédemment Christophe Perton dans Roberto Zucco, de Koltès, font confiance au texte qu’ils ont choisi, sans le tripatouiller. C’est là le secret de leur réussite. 

Marie-Christine Harant


Hot House, de Harold Pinter

Compagnie des Dramaticules • 42-44, rue de Cauchy • 94110 Arcueil

01 55 01 04 53

www.dramaticules.fr

dramaticules@gmail.com

Mise en scène : Jérémie Le Louët

Avec : Julien Buchy, Anthony Courret, David Maison, Noémie Guedj, Jérémie Le Louët, Laurent Papot

Scénographie : Virginie Destiné

Création costumes : Christophe Barthès de Ruyter

Création lumière : Jean-Luc Chanonat

Espace Georges-Brassens • avenue des Abrivados • 34400 Lunel

Réservations : 04 67 22 03 78

Le 26 novembre 2009 à 20 h 45

Durée : 1 h 30

Tournée

• 9 décembre 2009, A.T.P. de Biarritz

• 11 décembre 2009, A.T.P. de Dax

• 17 décembre 2009, Théâtre de Saint-Maur

• 15 janvier 2010, Théâtre d’Abbeville

• 20 janvier 2010, Théâtre de Valère à Sion (Suisse)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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