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15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 22:42

Alain Crombecque est mort


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


L’ancien directeur du Festival d’Avignon, directeur du Festival d’automne à Paris depuis 1993, a succombé à un malaise cardiaque lundi 12 octobre 2009 dans le métro. Il venait de fêter ses 70 ans. Les obsèques de cette figure majeure de la vie artistique seront célébrées vendredi 16 octobre 2009 à l’église parisienne de Saint-Germain-des-Prés à 14 h 30.

Le Festival d’automne qui bat son plein depuis un mois vient de perdre son patron. Cette brutale disparition attriste tout le milieu du spectacle. Alain Crombecque était l’ami de nombreux artistes : Peter Brook, auprès de qui il a commencé ; Jérôme Savary dont il a été l’attaché de presse pendant la période du Grand Magic Circus ; Claude Régy, Alfredo Arias ou Georges Wilson qu’il a accompagnés un temps comme relations publiques ; Patrice Chéreau dont il a été le conseiller artistique au Théâtre des Amandiers de Nanterre… La liste est longue, d’autant qu’Alain Crombecque, directeur du Festival d’Avignon (de 1985 à 1992), puis du Festival d’automne à Paris (depuis 1993) en a croisé des générations de créateurs. La majorité de ceux qu’il a défendus sont aujourd’hui connus internationalement. Leurs œuvres n’auraient pas eu autant de retentissement sans son intuition. S’il connaissait parfaitement son métier de programmateur, Alain Crombecque fonctionnait en effet aussi beaucoup au gré des hasards et des rencontres. Sans théorie, ni a priori esthétique, il travaillait au coup de foudre et au souvenir. Son bureau était toujours ouvert. Disponible, y compris pour la stagiaire que j’ai été au Festival d’Avignon et au Festival d’automne, il ne manquait pas de gentilles attentions. Car j’ai eu la chance de le côtoyer quand j’ai commencé mes activités d’attachée de presse.

Alain Crombecque | © Léo Delafontaine

L’homme était secret. Taciturne, pensaient certains. Organiser des rendez-vous avec Alain Crombecque n’était pas chose aisée. Les journalistes qui ne le connaissaient pas sortaient souvent décontenancés des entrevues. Quand j’ai appris qu’il avait lui-même exercé le métier de communicant, j’ai failli tomber à la renverse. Certes, les longs discours n’étaient pas son « truc ». Pourtant, cela ne l’empêchait pas de défendre les artistes. D’une grande sensibilité et d’une immense culture, il en avait des choses à dire ! Mais il était très timide, ce qui déstabilisait souvent ses interlocuteurs. À Avignon, quand il ne circulait pas en Solex, il faisait des pas de côté, sans doute pour éviter que son regard perçant ne vous gêne. Il se cachait aussi volontiers derrière son écharpe. Y compris dans les salles de spectacle : « On n’imagine pas les virus qui circulent dans les théâtres ! », se justifiait-il. Il n’y avait pas encore la grippe A ! En tout cas, en ce qui me concerne, Alain Crombecque me l’a bien transmis, le virus du spectacle vivant ! Grâce à lui (et à un autre Alain – Desnot – alors secrétaire général), je suis tombée dedans jusqu’au cou ! Son inlassable curiosité, sa passion sans bornes m’ont contaminée.

Bien que réservé, Alain Crombecque avait ses coups de cœur et tenait à les partager. Le maître d’œuvre du Mahabharata, spectacle mythique de Peter Brook, c’est lui. Qu’ils crèvent les artistes, spectacle au titre en forme de provocation de Tadeusz Kantor, c’est encore grâce à lui que le public avignonnais a pu le découvrir. Le retour de Pierre Dux dans le rôle de Prospéro dans la Tempête, mise en scène d’Alfredo Arias, c’est toujours Alain Crombecque qui a fait en sorte que l’évènement existe. Ami des chefs de troupe comme des acteurs, il a aussi contribué à faire connaître nombre d’auteurs, tels Valère Novarina ou Pierre Guyotat. Inlassables défricheurs, avec Marie Collin et Joséphine Markovits, les deux programmatrices qui travaillaient avec lui au Festival d’automne, ils ont beaucoup voyagé. C’est comme ça qu’ils ont découvert Vassiliev dans une cave ! Alain Crombecque tenant beaucoup à la mise en place de programmes extra-européens, ils sont allés jusqu’au fin fond de l’Asie ou de l’Afrique pour trouver des musiciens d’exception. Ils ont prolongé l’action de Michel Guy, le fondateur, en imposant Bob Wilson, Merce Cunningham, Pina Bausch quand rien n’était gagné. Oui, il en fallait alors de l’audace pour produire ces créateurs à leurs débuts ! Ils ont coproduit Carmelo Bene, Luca Ronconi. Ils ont invité Karlheinz Stockhausen, Luciano Berio, Bill Viola, Takeshi Kitano. Ils ont également mis sous les projecteurs toute une nouvelle génération d’artistes, comme les Flamands du T.G. Stan ou Guy Cassiers, pariant sans cesse sur des talents originaux, tels Sylvain Creuzevault, dont j’ai déjà dit tout le bien que j’en pense. Les proches d’Alain Crombecque le disaient déprimé. Pourtant, il y a tout juste une semaine, il était encore là, dans la salle, ébloui et ravi de l’accueil réservé au chorégraphe japonais Saburo Teshigawara, qui présentait sa dernière création à Chaillot.

Alain Crombecque dans le bureau du Festival d’automne

© Léo Delafontaine

Alain Crombecque a eu une carrière exceptionnelle. Homme de goût et de convictions, il n’était ni opportuniste ni calculateur. Partager ses plaisirs, accompagner les artistes, leur permettre de s’exprimer, voilà comment il concevait son métier. Il était unanimement respecté pour son intégrité, sa loyauté et sa grande fidélité. Il n’était pas politique bien qu’il ait entretenu des liens avec des hommes et femmes de pouvoir de sensibilité différentes, pour qui il a effectué différentes missions : Jack Lang, à la tête du Festival de Nancy en 1972 ; Michel Guy, directeur du Festival d’automne avant d’être nommé secrétaire d’État à la Culture en 1974 ; Catherine Tasca, administratrice des Amandiers, ministre de la Culture bien plus tard. Alain Crombecque n’était pas politique, mais il a commencé en militant à l’Union nationale des étudiants de France dans les années soixante. S’il lui est arrivé de faire de la figuration dans certains spectacles, comme dans la Vie de l’éboueur Auguste G, de Gatti, par exemple, mis en scène par Jacques Rosner, spectacle où il était syndicaliste, il prenait déjà son rôle à l’U.N.E.F. avec beaucoup de sérieux. En fait, Alain Crombecque était toujours prompt à s’indigner, à s’élever contre les injustices. Au Festival d’Avignon 1992, j’ai trouvé particulièrement maîtrisée sa gestion de l’une des toutes premières crises des intermittents, qu’il a toujours soutenus. Je l’ai vu inciter l’équipe du Festival d’automne pendant les mouvements de grève de 1995 pour que nous défilions aussi dans les cortèges. Piètre orateur, Alain Crombecque avait quand même ses coups de gueule !

Singulier, exceptionnel, cet homme-là ne pouvait pas laisser indifférent. À force de vivre dans la familiarité des poètes, il a finit par le devenir un peu lui aussi. Il est arrivé à la tête de ces institutions presque en rasant les murs, sans esbroufe. Il restait modeste, lui à qui l’on doit tous ces coups d’éclats. De peur d’avoir le vertige, il n’était pas nostalgique pour un sou. Il allait de l’avant, continuait à prendre des risques, à se démener pour donner aux artistes les moyens de monter leurs projets. Et voilà l’ultime étape de son parcours : le métro parisien !!! Drôle d’endroit pour quitter la scène. C’est tout lui ! Ce rêveur, qui avait malgré tout les pieds bien sur terre, meurt au milieu du spectacle de la vie. Lui qui concevait son existence comme une sorte de voyage, source intarissable d’étonnements, il est parti plus loin encore, là où il y a peut-être d’autres choses à découvrir. Il va nous manquer. 

Léna Martinelli


À écouter ou podcaster sur notre partenaire France Culture

http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/speciales/fiche.php?diffusion_id=77806

• « Émission spéciale », jeudi 15 octobre 2009 de 23 heures à 0 h 30 : rediffusion de « Raison de plus » (« Surpris par la nuit », lundi 29 juin 2009), un entretien avec Alain Crombecque autour des éditions 2009 du Festival d’Avignon et du Festival d’automne à Paris, proposé par Alain Veinstein et réalisé par Manoushak Fashahi.

• « Tout arrive ! », jeudi 15 octobre 2009, de 12 h 50 à 13 h 30 : en seconde partie, l’émission « Tout arrive ! » rend hommage à l’ancien directeur du Festival d’Avignon Alain Crombecque avec la rediffusion d’un entretien qu’il avait accordé à l’été 2008 à Joëlle Gayot autour d’Antoine Vitez.

• Les mercredis du théâtre, mercredi 14 octobre 2009 de 15 heures à 16 heures : hommage en début d’émission avec les interventions des invités.

• « Le Rendez-vous », mardi 13 octobre 2009 de 19 h 3 à 20 heures : dans la 1re partie de l’émission de Laurent Goumarre, un hommage à Alain Crombecque avec Emmanuel Demarcy-Mota.

• Bonus multimédia : « Crombecque/Trutat : retour de la poésie ! » Lorsqu’en 1985 Alain Crombecque prend la direction du Festival, son amitié avec le responsable de l’atelier de création radiophonique de France Culture est porteuse de renouveau, ramenant la poésie et ses auteurs devant le public du théâtre.

Des documents d’archive sont également accessibles sur

• www.ina.fr

• www.festival-automne.com

• www.festival-avignon.com

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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