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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 19:39

Henry Bauchau (1913-2012) : un passeur d’espérance presque centenaire


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Poète, romancier, essayiste, dramaturge, Henry Bauchau est mort cet automne. Il aurait eu 100 ans le 22 janvier 2013. Impossible de passer sous silence la disparition du doyen des lettres belges, auteur d’une œuvre prolifique à laquelle la Maison de la poésie a rendu un très bel hommage lors de la soirée du 29 septembre dernier. Pour son centenaire, tout un programme a été prévu, en Belgique ou ailleurs, et son éditeur, Actes Sud, vient de publier deux ouvrages, dont un essai de Myriam Watthee-Delmotte qui joue un rôle important dans ces célébrations.

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« Henry Bauchau » | © Fonds Henry-Bauchau de l’U.C.L.

Né en 1913 en Belgique, il vivait en France depuis 1975. Il s’est éteint à Louveciennes (Yvelines), où il continuait d’écrire régulièrement deux heures par jour, malgré les difficultés de l’âge, l’esprit incroyablement vif et lucide.

Lors de la soirée hommage organisée par la Maison de la poésie, son directeur, Claude Guerre, a invité, autour des proches du disparu, des artistes qui ont su faire entendre la voix de Bauchau, des amis pouvant témoigner et Myriam Watthee-Delmotte, spécialiste de son œuvre, directrice de son fonds d’archives, qu’elle a inauguré en 2007 à l’université catholique de Louvain (U.C.L.). Cette universitaire, qui a écrit nombre d’études, organisé des colloques, des expositions, créé une revue spécifique (Revue internationale Henry Bauchau), le connaissait très bien. C’est très émue qu’elle a ouvert la soirée : « Cette voix […] si singulière dans le tremblement de ses presque cent ans […] va continuer à nous parler à travers ses livres, et d’autres voix s’en empareront pour porter plus loin ce qu’il a fait. […] Comme l’Œdipe de son roman, Henry Bauchau est maintenant “encore, toujours sur la route” ». Tandis que l’écrivain était en voyage vers l’au-delà, plusieurs personnalités étaient effectivement rassemblées à la Maison de la poésie pour faire résonner sa parole.

Reconnaissance tardive d’un auteur majeur

L’homme était discret, humble, travaillant dans l’ombre. Pourtant, traduit en plusieurs langues, il a été membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Malgré le prix Max-Jacob, reçu pour son tout premier recueil de poésie Géologie paru en 1958 (dont Denis Lavant, avec sa verve habituelle, a lu un long extrait à la Maison de la poésie), c’est à l’âge de 95 ans que Bauchau a eu son premier succès populaire avec le Boulevard périphérique, qui lui valut le prix du Livre-Inter en 2008. Il n’a commencé à publier qu’à partir de 45 ans, mais la Déchirure et le Régiment noir paraîtront chez Gallimard et le feront remarquer.

Son œuvre, considérable, comprend des essais, des romans, des journaux intimes, des poèmes. En 1990, il commence la publication de son cycle mythologique (avec Œdipe sur la route) qui s’achève en 1997 (avec Antigone). Bauchau a également écrit des pièces de théâtre. C’est même le premier auteur mis en scène par Ariane Mnouchkine aux Arènes de Lutèce qui monte Gengis Kahn. Cette pièce écrite en 1954, en pleine période de brechtisme, tranche avec la distanciation alors à la mode. C’est à cette époque que Philippe Caubère rencontra l’homme. Lors de la soirée, il lut justement un extrait (l’Arbre de Gengis Kahn) avec le panache qu’on lui connaît.

La puissance du rêve

Si son œuvre est finalement prolifique, Bauchau n’eut donc pas une carrière toute tracée. Après des études de droit, il a travaillé dans le journalisme et l’édition, a été psychanalyste, professeur, a dirigé un institut d’enseignement supérieur, puis un centre psychopédagogique. Mais ce parcours n’est chaotique qu’en apparence. Certes, Bauchau a toujours été à contre-courant, cependant il a gardé le cap. Tout au long de sa vie, il a cherché et tenté de mettre en lumière les forces contraires qui déchirent l’être humain, les failles du doute. C’est sans doute pourquoi il aime tant le silence, celui dont les poèmes en disent plus long entre les lignes que par les mots. Il pratiquait une écriture des profondeurs, écoutant et réécoutant ce que les grands mythes, les mots et les rêves ont à nous dire.

Frappé que tant de gens vivent dans l’ignorance de leur activité onirique, Bauchau a beaucoup puisé son inspiration dans ses propres rêves. Écrivain de l’intime, « tout son univers, expliquait-il, a été labouré, transformé par l’exploration de l’inconscient et des terres inconnues de son être ». La contemplation, cet espace-temps propice à la solidité de ce qui s’élabore dans la lenteur, était une de ses activités favorites. La nature l’a beaucoup inspiré, les arbres tout particulièrement, ces cathédrales végétales où il a sans doute puisé sa vigueur centenaire.

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Marie Delmas à la « Soirée hommage à Henry Bauchau » de la Maison de la poésie | © Béatrice Logeais

Le metteur en scène Benoît Théberge, qui lui a consacré près de dix ans, a bien mis en valeur la puissance de cette œuvre. C’est à ce jour le seul à avoir éprouvé l’écriture de Bauchau, jusque dans sa chair, en créant quatre spectacles. Il a monté la pièce Prométhée enchaîné, puis adapté pour la scène Antigone, ensuite effectué un montage de poèmes et d’extraits de journaux (Nous ne sommes pas séparés), puis enfin créé la Sourde Oreille ou le Rêve de Freud.

C’est précisément des passages de ces deux derniers spectacles qui ont été présentés à la Maison de la poésie, avec la comédienne Marie Delmas lisant Mandala pour un poème, un habile télescopage de sons et de sens, une fête païenne et sauvage qui jaillit en toute liberté dans un souffle. Benoît Théberge, quant à lui, a incarné l’écrivain, personnage principal de son plus long poème, le plus personnel aussi. Une traversée de l’intime et de ses étrangetés, à l’écoute de « la voie intérieure », qui donna merveilleusement à entendre la voix de Bauchau. Tout en profondeur. Avec pudeur.

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« la Sourde Oreille ou le Rêve de Freud » |  Zéro Théâtre

Essentiel pour comprendre son œuvre, la Sourde Oreille ou le Rêve de Freud (1979) rappelle en effet les fondements dramatiques de la vie de Bauchau. Comment peut-il en être autrement quand on traverse le xxe siècle ? Il en a rencontré des épreuves, cet homme, depuis la fuite traumatisante lors de l’incendie de Louvain par l’armée allemande en 1914, incendie dont il sortit miraculeusement indemne, et la Seconde Guerre mondiale où il fut officier de réserve, avant de s’engager dans la Résistance, jusqu’à sa grave dépression, en passant par la perte de ses proches.

En toute sérénité

Malgré le poids des années, ses livres présentent une écriture de plus en plus resserrée. D’ailleurs, ses poèmes deviennent des haïkus, tel celui murmuré à l’oreille de son assistante, le matin de sa mort. Un dernier souffle particulièrement inspiré. Son fils, Patrick Bauchau et son gendre, Jean-François La Bouverie, tous deux également montés sur scène pour l’occasion, nous ont restitué ce poème en nous expliquant que Bauchau est parti comme il l’espérait, quasiment la plume à la main. C’est sur ce moment intense que s’est achevé l’hommage, une soirée qui a permis d’apprécier le mûrissement de cette parole poétique frottée, au fil des années, à un cheminement paisible vers la mort.

sous-leclat-de-la-sibylle dr-actes-sudTout un programme a été organisé pour fêter son centenaire, en Belgique, bien sûr, mais aussi en France, sous la houlette de ses nombreux amis et sous la direction scientifique de Myriam Watthee-Delmotte. Plusieurs artistes lui consacrent des spectacles et montent des projets destinés à maintenir cette parole vive. Les festivités vont donc se multiplier avec, pour les plus importantes, une soirée organisée en son honneur à Bruxelles le 22 janvier, jour anniversaire, un colloque (Henry Bauchau, le don d’intériorité) au palais des Académies à Bruxelles du 21 février au 23 février, la remise du prix Henry-Bauchau à l’U.C.L., le 22 février. Des conférences, tables rondes, lectures, expositions sont aussi prévues.

À cette occasion, Actes Sud, qui a édité l’ensemble de son œuvre, publie le deuxième volume de Chemin sous la neige, le livre auquel Bauchau a travaillé, à la limite de ses forces, jusqu’aux jours qui ont précédé son décès. Perfectible, mais essentiel par le témoignage qu’il contient, ce récit – de longue date prévu pour le centenaire de l’écrivain – lui donnait enfin l’occasion d’évoquer les épisodes les plus difficiles de son existence. Enfin, dans son essai Henry Bauchau, sous l’éclat de la Sibylle, Myriam Watthee-Delmotte a interrogé l’œuvre par une figure essentielle de l’imaginaire de Bauchau, la Sibylle. Une approche plurielle qui amène à une relecture où la vie et l’œuvre s’éclairent l’une par l’autre, où les grands thèmes se révèlent, où les composantes diverses de la création (poétique, dramaturgique, romanesque, analytique, picturale) prennent place dans une cosmogonie fascinante. 

Léna Martinelli


« Hommage à Henry Bauchau », soirée hommage organisée par la Maison de la poésie, le Printemps des poètes et le Centre Wallonie-Bruxelles

Avec : Philippe Caubère (comédien), Claude Guerre (directeur de la Maison de la poésie), Werner Lambersy (poète), Denis Lavant (comédien), Michaël Lonsdale (comédien), Marc Quaghebeur (écrivain et poète, Benoît Théberge (comédien, metteur en scène, directeur du Zéro Théâtre), Myriam Watthee-Delmotte (directrice scientifique du Fonds Henry-Bauchau à Louvain-la-Neuve)

Un poème de Nancy Huston, Pour les 90 ans d’Henry Bauchau

Et la voix d’Henry Bauchau extraite du film Entretien avec Jean‑Luc Outers, éditions La Maison d’à côté

La Maison de la poésie • passage Molière, 157, rue Saint-Martin • 75003 Paris

Réservations : 01 44 54 53 00

Le 29 septembre 2012 à 20 heures

Centenaire de la naissance d’Henry Bauchau

Palais des Académies • 1, rue Ducale • 1000 Bruxelles

www.arllfb.be

Programme complet du centenaire :

http://bauchau.fltr.ucl.ac.be/IMG/pdf/Feuillet-Bauchau2013-E4.pdf

Combat avec l’ombre

Adaptation théâtrale du roman le Boulevard périphérique

Mise en scène : Frédéric Dussenne

Avec : Jérémie Siska et Emmanuel Gaillard

Lumière : Renaud Ceulemans

Vidéo : Yannick Lubacki

Du 18 au 22 janvier 2013 à 20 h 30

Théâtre Poème • 30, rue d’Écosse • 1060 Bruxelles

Réservations : 32 02 538 63 58

www.theatrepoeme.be

Les 24 et 25 janvier 2013 à 20 heures

Le 24 janvier, à l’issue de la représentation, les metteurs en scène Gisèle Sallin, Benoît Weiler, Benoît Théberge et Frédéric Dussenne dialogueront autour de la figure d’Henry Bauchau au théâtre.

Le 25 janvier, en amont de la représentation, évocation de l’œuvre d’Henry Bauchau avec, entre autres, Myriam Watthee-Delmotte

Centre Wallonie-Bruxelles • 46, rue Quincampoix • 75004 Paris

Réservations : 01 53 01 96 96

10 € | 8 €

www.cwb.fr

En France, l’œuvre d’Henry Bauchau est éditée par Actes Sud

www.actes-sud.fr

chemin-sous-la-neige-300 dr-actes-sudÀ signaler

– Myriam Watthee-Delmotte, Henry Bauchau. Sous l’éclat de la Sibylle

Actes Sud Littérature,
Hors collection

Arles, janvier 2013

11,5 cm × 21,7 cm

240 pages

I.S.B.N. 978-2-330-01426-1

Prix indicatif : 23,00 €

– Henry Bauchau, chemin sous la neige, vol. 2

Actes Sud Littérature,
Hors collection

Arles, janvier 2013

11,5 cm × 21,7 cm

240 pages

I.S.B.N. 978-2-330-01412-4

Prix indicatif : 21,00 €

Quadriptique Bauchau de la Cie Zéro Théâtre

www.zerotheatre.com

– la Sourde Oreille ou le Rêve de Freud (2012), d’Henry Bauchau

Mise en scène et interprétation : Benoît Théberge

Assistante à la mise en scène : Lucienne Deschamps

Collaboration artistique : Gilles Coullet

– le Cri d’Antigone (2008), d’après le roman d’Henry Bauchau Antigone, Actes Sud, Arles, 1997

Adaptation et mise en scène : Benoît Théberge

Avec : Sébastien Bazin, Julie Deliquet, Marie Delmas, Stéphan Lara

Lumière et conseiller à la dramaturgie : Philippe Lacombe

Scénographie : Renaud de Fontainieu

Accessoires : Bérengère Noulot

Costumes : Sylvie Bello-Tréhout

Réalisation costumes : Stéphane Puault et Lorraine Freidinger

Régie : Fabio Fainelli

– Nous ne sommes pas séparés (2007)

D’après l’œuvre poétique et le journal d’Henry Bauchau : Nous ne sommes pas séparés, Heureux les déliants, Journal d’Antigone, Passage de la Bonne-Graine, des poèmes inédits et le Présent d’incertitude

Mise en scène et scénographie : Benoît Théberge

Avec : Marie Delmas, Benoît Théberge

Assistante à la mise en scène : Marie Delmas

Lumières et conseiller à la dramaturgie : Philippe Lacombe

Musiques : Alexandre Calmet, Arvo Pärt, Roger Eno, Philip Glass

http://www.youtube.com/watch?v=XspvzHaRgQc

– Prométhée enchaîné (2006), d’Henry Bauchau

Mise en scène : Benoît Théberge

Avec : Marc Bataille-Testu, Marie Delmas, Stéphan Lara, Erica Rivolier, Benoît Théberge

Scénographie : Renaud de Fontainieu

Lumière : Philippe Lacombe

Costumière : Sylvie Bello-Tréhout

Réalisateur costumes : Stéphane Puault

Régie : Fabio Fainelli

http://www.youtube.com/watch?v=TpyLt_mlStQ

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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