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16 décembre 2013 1 16 /12 /décembre /2013 19:48

La guerre des ronces


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Formidable cadeau que le Théâtre de la Croix-Rousse offre à son public en accueillant « Henry VI » cycle 1 de Shakespeare, une réalisation de La Piccola Familia, dont Thomas Jolly signe la mise en scène et la scénographie. Huit heures trente de théâtre où ce qui aurait pu courir le risque d’une douloureuse solitude du coureur de fond pour les spectateurs s’impose comme un parcours haletant et une passionnante expérience de partage.

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« Henry VI » | © Nicolas Joubard

Osons résumer en quelques mots les 3/5 de Henry VI qui constituent dans ce cycle 1 la plus grande partie d’une œuvre composée de 3 pièces, de 15 actes, de 10 000 vers et de 150 personnages. Un thème central : le déclin du royaume d’Angleterre au xve siècle. Un point de vue dominant : familles, vous êtes haïssables. Une avalanche de situations dignes des romans les plus noirs, aux intrigues enchevêtrées comme des buissons de ronces : mariages arrangés, héritages convoités, escroqueries, complots, réconciliations mensongères, trahisons, guerres de l’ombre et guerres ouvertes, assassinats, révoltes. Une tragique résonance contemporaine : jusqu’à quelle catastrophe peut conduire le délitement d’une société incapable de résister aux fléaux qui la minent ? Pour de plus amples détails que chacun plonge dans ses dictionnaires, encyclopédies ou sites internet. Mais, à supposer que vous veniez voir ce spectacle presque vierge de toute référence, il n’est pas sûr que cela soit nécessaire tant la représentation pétille d’intelligence et de clarté.

Osons dire, une deuxième fois, quitte à agacer les précieux ridicules de notre temps, que ce Henry VI est magistralement didactique. La traduction de Line Cottegnies déploie une langue belle et courageuse qui n’a peur ni des références mythologiques, ni de la poésie, ni de l’éloquence, ni de la modernité et qui protège les joyaux langagiers de Shakespeare. Dans un mouvement continu, elle rend parfaitement accessible et sans démagogie la parole du dramaturge. Ce qui s’entend ici respecte et élève clairement l’attention du spectateur.

Porter la langue et le sens sans trêve

Didactique aussi, et pour le meilleur, le fait que les acteurs font résonner tous les mots. Thomas Jolly n’a pas oublié l’enseignement de Stanislas Nordey sur l’impérieuse nécessité de donner une place majeure à la parole. Parfois en allant jusqu’aux limites de leurs possibilités vocales dans les instants les plus tragiques, les comédiens relèvent le défi de ne nous priver d’aucun mot. Pas d’académisme ou de désinvolture, porter la langue et le sens sans trêve. Didactique encore, par exemple, le pari pris de deux extraordinaires séquences dans lesquelles les personnages s’affrontent sur des questions généalogiques. Ce qui a souvent pour résultat de perdre le spectateur dans le maquis des références historiques s’éclaire, dans la reconnaissance ou la rage, avec un moderne clin d’œil à la dramaturgie brechtienne. Didactique enfin, comme autre exemple, la limpidité avec laquelle le public ne s’égare jamais dans la cartographie des lieux de l’action. À ces moments, c’est l’humour qui domine, et chacun, calé dans son fauteuil, jouit sans G.P.S. de l’itinéraire complexe du théâtre des opérations.

Osons une troisième et dernière fois dire, sous peine de faire bâiller d’inflexibles dramaturges de la contemporanéité, que ce spectacle parvient admirablement à marier l’ancien et le nouveau. Étonnante intelligence collective que celle de La Piccola Familia, tribu fougueuse de presque tous trentenaires, capable de décliner avec justesse et insolence les multiples facettes du langage théâtral. En dignes héritiers du Théâtre du Globe, ils investissent talentueusement la comédie, la tragédie, la farce ou la poésie, construisant l’architecture paradoxale d’un monde historique et fictionnel chaotique.

Thomas Jolly, maître d’œuvre aguerri

Ainsi sont unies la modernité de la scénographie et des lumières avec l’archaïque simplicité des accessoires . les costumes en version noire d’Orange mécanique côtoient les costumes d’apparat du xve siècle. La violence cinématographique de la musique se fond dans les notes détachées d’instruments anciens. À quelques scories près (effets appuyés de la culture gay, images convenues du monde de la sorcellerie), Thomas Jolly, en maître d’œuvre aguerri, entraîne ses spectateurs dans un univers où se raconte avec une éclatante transparence une histoire de théâtre en même temps qu’une histoire du théâtre.

Dans quelques mois, lors du Festival d’Avignon, La Piccola Familia donnera l’intégrale de Henry VI, cycle 1 et cycle 2. Seize heures de spectacle à venir pour que succède à la guerre des ronces la guerre des Deux-Roses, pour découvrir si le fragile roi Henry VI réussira à surmonter le bruit et la fureur de son royaume infernal. Un rencontre à ne pas manquer avec un spectacle hors norme qui restera sans doute comme un hommage puissant et fraternel d’une jeune génération au théâtre et au public. 

Michel Dieuaide


Voir aussi Henry VI, de William Shakespeare, festival Mettre en scène, 17e édtion (critique 2), T.N.B. à Rennes


Henry VI, de William Shakespeare

Traduction : Line Cottegnies

Mise en scène et scénographie : Thomas Jolly

Avec : Johann Abiola, Damien Avice, Bruno Bayeux, Geoffrey Carey, Gilles Chabrier, Éric Challier, Alexandre Dain, Flora Diguet, Émeline Frémont, Damien Gabriac, Thomas Germaine, Thomas Jolly, Pier Lamandé, Martin Legros, Julie Lerat‑Gersant, Léon Malleville, Charline Porrone, Jean‑Marc Talbot, Manon Thorel

Assistant à la mise en scène : Alexandre Dain

Collaboration dramaturgique : Julie Lerat-Gersant

Création lumière : Léry Chédemail et Thomas Jolly

Musiques originales et création son : Clément Mirguet

Chef décoratrice : Christelle Lefèbvre, assistée de Sandrine Gallot

Construction : Fabienne Collet, Olivier Leroy, Thomas Roquier

Confection : Sabine Knocke

Création costumes : Sylvette Dequest, Marie Bramsen, assistées d’Émeline Frémont

Régie générale : Olivier Leroy

Régie lumière : Léry Chédemail, assisté d’Antoine Travert

Régie plateau : Jean-Baptiste Papon

Régie costumes : Émeline Frémont

Administration : Onirique Production / Magali Gence

Chargée de production : Dorothée de Lauzanne

Production : La Piccola Familia

Production déléguée : Le Trident, scène nationale de Cherbourg-Octeville

Coproduction : Quai des arts-Argentan, dans le cadre des relais culturels régionaux, Théâtre d’Arras, scène conventionnée musique et théâtre, Théâtre des Deux-Rives, centre dramatique régional de Haute-Normandie, G.E.I.Q. Théâtre-Haute-Normandie, Théâtre de l’Archipel, scène nationale de Perpignan, Comédie de Béthune, centre dramatique national Nord / Pas-de-Calais

Avec le soutien de : l’O.D.I.A. Normandie, et de l’O.N.D.A.

Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannès-Ambre • 69004 Lyon

www.croix-rousse.com

Réservations : 04 72 07 49 49

Représentations les 14 et 15 décembre 2013 à 14 h 30

Tout public à partir de 12 ans

Durée : 8 h 30 avec trois entractes

De 30 € à 5 €

Tournée 2014 :

– Les Gémeaux à Sceaux (92), du 10 au 22 janvier 2014

– Théâtre de Cornouaille à Quimper (29), 1er février 2014, Henry VI, cycle 1

– Nouveau Théâtre d’Angers (49), 8 février, Henry VI, cycle 1

– Festival d’Avignon, juillet 2014, Henry VI, cycle 2

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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