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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 11:16

Balmer le magnifique


Par Emmanuel Arnault

Les Trois Coups.com


Voilà tout juste quatre cents ans que le célèbre coup de poignard de Ravaillac déroba la vie au plus populaire de nos rois de France. Un anniversaire qui donne l’occasion à Daniel Colas de nous offrir un grand moment de théâtre : ce ne sont pas moins de dix-huit comédiens sur la scène des Mathurins qui font briller ce texte à la mémoire d’Henri IV superbement écrit.

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« Henri IV » | © Bernard Richebé

Le sous-titre du spectacle traduit bien l’aura qui entoure toujours « le bon roi » Henri : guerrier glorieux, fin politique, bâtisseur visionnaire, ardent pacificateur, mais aussi grand coureur de jupons devant l’Éternel. La pièce, clairement historique, retrace avec une extrême exactitude les derniers temps du règne d’Henri IV. Mais, par un habile enchâssement de retours en arrière, elle nous permet également de saisir les mécanismes qui l’ont conduit à devenir roi et à épouser Marie de Médicis, princesse du royaume d’Italie. En nous épargnant agréablement les trop fameux « Paris vaut bien une messe » et « la poule au pot », le texte nous montre finement les origines de l’édit de Nantes, la fin des guerres de religion en France, les bases d’une Europe unifiée, la redécouverte de la tolérance avec la liberté de culte et de conscience… Mais aussi son incroyable passion amoureuse pour la très jeune Charlotte de Montmorency, une « dernière folie » qui faillit faire basculer à nouveau l’Europe dans la guerre. Il s’agit véritablement d’un formidable cours d’histoire, tellement bien écrit qu’il ne tombe jamais dans le didactisme et reste toujours passionnant. Et la qualité du texte est encore sublimée par l’interprétation des comédiens.

Pensez donc : dix-huit comédiens sur scène, un fait exceptionnel dans le théâtre privé ! En tête (d’affiche), évidemment, il y a le grand Jean-François Balmer, et les cheveux blanchis lui donnent encore plus de grâce et de prestance. Le rôle semble avoir été taillé pour ses larges épaules, et il se glisse dans la fraise de ce grand roi avec une évidence grandiose et déconcertante. Cette écrasante partition lui permet de tisser avec une extrême finesse une large palette de sentiments. Face à lui, Béatrice Agenin, ancienne de la Comédie-Française, campe une Marie de Médicis mémorable, jouant de façon virtuose sur les cordes sensibles de la grandeur et de la fragilité. Maxime d’Aboville nous avait déjà stupéfaits dans un rôle qui lui valut une nomination aux molières [voir Journal d’un curé de campagne). On ne peut que se réjouir que Daniel Colas l’ait fait passer de la petite à la grande salle en lui proposant ce rôle étonnant du prince de Condé, petit être bossu et maléfique, très ouvertement « sodomite ». En l’interprétant avec une intensité tout en retenue, il réussit la prouesse de rendre son personnage odieux et touchant à la fois. Nous avions gardé un vif souvenir d’Yvan Garouel en tant que metteur en scène [voir Thérapie antidouleur], nous le retrouvons aujourd’hui comédien, tout aussi talentueux, en Rosny, conseiller rapproché du roi, dans un très beau conflit avec Épernon (Jean-Yves Chilot). Xavier Lafitte sort également du lot et campe Bassompierre, favori du roi, dont l’insolence et les traits d’esprit agrémentent la pièce et la cour du roi.

L’extraordinaire création des costumes de Jean-Daniel Vuillermoz

On pourra peut-être regretter le décor vieillot et très peu inspiré d’Agostino Pace, qui n’apporte pas grand-chose au propos. Mais le seul véritable bémol est la création lumière de Daniel Colas, qui est non seulement morne et insipide, mais surtout, fait bien plus grave, qui semble affreusement bâclée à tel point que les projecteurs sont incontestablement mal réglés. Un travail d’amateur, absolument impensable à un tel niveau de professionnalisme, qui fera hérisser les poils de quiconque a les yeux un peu ouverts. À l’opposé de ce désagrément étonnant, nous aimons l’extraordinaire création des costumes de Jean-Daniel Vuillermoz. On ne pense pas trop s’avancer en misant sur une nomination aux prochains molières. Son travail est en tout point remarquable, à la fois sur le plan de l’exactitude historique et aussi par la beauté fastueuse et la magnificence de sa réalisation. Un travail qui réjouit l’œil et sublime encore davantage l’ensemble.

De ces deux heures et demie, on gardera longtemps le beau souvenir du théâtre privé dans ce qu’il peut donner de meilleur. Ce spectacle est l’alliance d’un grand texte et d’une distribution idéale au service d’une figure populaire. Bravo, monsieur Colas, c’est une superbe réussite ! 

Emmanuel Arnault


Henri IV le bien-aimé, de Daniel Colas

Mise en scène : Daniel Colas

Avec : Jean-François Balmer, Béatrice Agenin, Maxime d’Aboville, Coralie Audret, Xavier Lafitte, Yvan Garouel, Jean-Paul Comart, Jean-Yves Chilot, Maud Bæcker, Vincent Deniard, Bernard Tixier, Philippe Rigot, Hubert Drac, Olivier Pajot, Nicolas Haudelaine, Léopold Simalty, Magali Segouin, Yann Couturer

Musique : Emmanuel Herschon

Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz

Décors : Agostino Pace

Lumières : Daniel Colas

Assistantes mise en scène : Maëlle Genet et Aurore Guitry

Assistant lumières : Adama Share dit Chéron

Théâtre des Mathurins • 36, rue des Mathurins • 75008 Paris

Réservations : 01 42 65 90 00

À partir du 26 octobre 2010, du mardi au samedi à 20 h 45, matinées samedi à 15 h 30 et dimanche à 15 heures

Durée : 2 h 30

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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