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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 12:52

La souricière d’Elseneur


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Dès l’ouverture, l’ambiance est posée. Sur le plateau nu de La Rose des vents, les dix comédiens d’« Hamlet » nous tournent le dos, assis face aux miroirs d’une rangée de loges. Les costumes qui serviront à jouer la pièce sont sur des pendrillons, à cour et à jardin. Des bouquets de fleurs sont disposés ça et là. Peu à peu, les acteurs s’animent, se préparant à la tragédie. Un par un, puis tous ensemble, ils psalmodient vers leurs reflets l’apparition du spectre du vieux roi Hamlet à l’acte I, scène i : « Qui est là ? ».

La mise en scène d’Oskaras Koršunovas, directeur de l’O.K.T. Théâtre de Vilnius, jeune prodige lituanien déjà légendaire à quarante ans, empoigne avec intensité la dimension métathéâtrale de l’œuvre de Shakespeare. Celui pour qui Hamlet est une véritable tragédie de notre époque organise dans une scénographie en blanc, noir et rouge sanglant la dépression flamboyante d’un jeune homme de notre temps, partagé entre son inadéquation à la société et les engagements que son honneur lui dicte. Grande mascarade que l’existence, où ce sont les traîtres qui obtiennent le trône, où les mères sont dénaturées et les jeunes filles promises au suicide, où la folie de justice nous fait perdre le goût de la vie.

Les coups de boutoir du destin

L’idée du reflet et du brouillage entre comédie et réalité sera ainsi magnifiquement exploitée jusqu’au bout du spectacle, comme une sorte de fil rouge qui renouvelle avec ingéniosité, sans académisme aucun, l’approche souvent trop respectueuse de ce chef-d’œuvre du répertoire. Chaque élément scénique, agencé d’un tableau à l’autre par une troupe de comédiens très physiques, a ici un double emploi dans la mise en scène : les bouquets des loges, reliefs de la mort du vieux Hamlet et du remariage de Gertrude avec Claudius, serviront aussi de tombeau à la pure Ophélie. Les accessoires de maquillage des comédiens figureront le sang des multiples meurtres qui ponctuent l’apogée de la tragédie. Les structures de loges détachables et réassemblables – unique base scénographique et idée de génie ! –, diffusant une lumière froide de néon, figureront tour à tour les remparts du château d’Elseneur, la chambre du roi et le champ de bataille final. La bande-son, inquiétante et atonale, rythmée par les coups de boutoir du destin, contribue à installer dans la salle une ambiance de fin du monde.

hamlet d.matvejev

« Hamlet », de William Shakespeare | © D. Matvejev

D’un bout à l’autre du spectacle résulte de chaque mise en place un espace caché, une dimension secrète par où vont apparaître la transgression, le voyeurisme, le mal et la mort. Selon la disposition des structures de loges, les spectateurs se voient presque constamment dans les miroirs, brisant le quatrième mur et ajoutant ainsi au malaise ambiant. Dans ce système complexe, la scène des comédiens, qui vise à confondre Claudius en le mettant face à la représentation de son crime, est évidemment l’acmé visuel et émotionnel du spectacle. Pendant que les masques interprètent leur rôle (chaque comédien d’Hamlet jouant le rôle correspondant au sien dans la pièce mise en abyme) jusqu’à tomber un par un, « la souricière », métaphore utilisée par Hamlet pour symboliser le piège se refermant sur les traîtres, est incarnée au pied de la lettre par une souris monstrueuse, à taille humaine et à tête disproportionnée, qui hante la pièce comme l’apparition du début – un bouffon au nez rouge et lumineux – suivait tous les pas des personnages maudits.

Les morts métaphorisées

Après ce tour de force, le dernier acte se resserre autour du triangle œdipien Gertrude-Claudius-Hamlet, interprétation d’autant plus psychanalytique que le même comédien joue Claudius et le spectre du roi Hamlet… Tout s’y déroule avec une rapidité virevoltante – presque trop par moments, de grands passages nécessaires à l’enchaînement des évènements ayant été sabrés dans l’adaptation –, et toutes les morts y sont métaphorisées, ritualisées, non sans un certain humour noir. C’est un verre d’eau jeté au visage d’Ophélie qui signifiera sa noyade, et le crâne de Yorick fera office de coupe de poison pour la reine désespérée… Une fois leurs rôles disparus, l’illusion maintenue par l’action scénique débridée disparaît progressivement : les comédiens retournent un à un face à leur miroir et commencent le démaquillage. Retour au monde réel, adieu aux fantasmes de justice et de puissance. « Et le reste est silence. » 

Sarah Elghazi


Hamlet, de William Shakespeare

En lituanien, surtitré en français d’après la traduction d’André Markowicz aux éditions Babel

Mise en scène : Oskaras Koršunovas

Avec : Dainius Gavenonis, Darius Gumauskas, Vaidotas Martinaitis, Darius Meskauskas, Rasa Samuolyte, Nele Savicenko, Giedrius Savickas, Jonas Verseckas, Tomas Zaibus, Julius Zalakevicius

Décor : Oskaras Koršunovas, Agne Kuzmickaite

Costumes : Agne Kuzmickaite

Compositeur : Antanas Jasenka

Régie lumières : Eugenijus Sabaliauskas

Régie son : Vilius Vilutis

Chargée de tournée : Audra Zukaityte

Coproduction : Stavanger, Capitale européenne de la culture 2008 (Norvège) ; Vilnius, Capitale européenne de la culture 2009 (Lituanie) ; ministère de la Culture de la république de Lituanie

Remerciements spéciaux au Prix Europe pour le théâtre

La Rose des vents, scène nationale Lille-Métropole • boulevard Van-Gogh • 59653 Villeneuve-d’Ascq

Réservations : 03 20 61 96 96 et sur www.larose.fr

Spectacle programmé dans le cadre du festival eurorégional Next, le vendredi 27 novembre à 20 heures et le samedi 28 novembre à 19 heures

Durée : 3 h 45, entracte compris

20 € | 18 € 

Tournée française coordonnée par La Rose des vents, avec le soutien de l’O.N.D.A. :

– Mardi 1er et mercredi 2 décembre 2009 au Bateau-Feu à Dunkerque

– Samedi 5 décembre 2009 au Théâtre de Brétigny, à Brétigny-sur-Orge

– Mardi 8 décembre 2009 au Dionysos, Théatre de Cahors

– Vendredi 11 décembre 2009 au Parvis, à Tarbes

– Mardi 15 décembre 2009 à L’Apostrophe de Cergy-Pontoise

– Jeudi 17, vendredi 18, samedi 19 décembre 2009 au Maillon, à Strasbourg

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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