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11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 21:39

Un « Hamlet » en pleines dionysies !


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


Le metteur en scène russe Nikolaï Kolyada présente aux Ateliers Berthier un « Hamlet » pour le moins sauvage. Le spectacle triture la poésie shakespearienne comme on pressait jadis les grappes de raisin avec les pieds dans des amphores-poubelles, pour fabriquer le vin. Certes, l’ivresse est là. L’orgie dionysiaque aussi. Mais le vin produit s’avère trop épicé et le goût du fruit originel trop vague.

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« Hamlet » | © Éric Didim

La Tragique Histoire d’Hamlet devient avec Kolyada une bouffonnerie généralisée. L’intrigue politique de la pièce (le conflit avec la Norvège incarné par le prince Fortinbras) est éradiquée, et l’intrigue sentimentale entre Hamlet et Ophélie plus que secondaire. C’est le jeu d’Hamlet, celui de sa folie, qui donne le la à tout le spectacle. Déjà, c’est une danse des bouffons qui ouvre la représentation et non une scène nocturne avec le spectre du père d’Hamlet. Les courtisans du roi (ou la troupe de comédiens qui jouent devant le roi) sont vêtus d’oripeaux disparates (médiévaux, gothiques, punk…). Ils célèbrent le mariage de Gertrude et Claudius, juste après l’enterrement expédié du vieux roi Hamlet (mari de Gertrude et frère de Claudius). On est en plein carnaval. Ou au bordel. Les comédiens entament des danses rituelles, à grand renfort de phallus et de jambes de satyres, comme dans les Bacchanales. Leur jeu outrancier, leur maquillage et leurs lazzis rappellent aussi la tradition de la commedia dell’arte.

Le décor (une salle du château) est constitué de panneaux noirs sur lesquels sont accrochés des tableaux hétérogènes (scènes de chasse, Cène, Amour, tableaux impressionnistes ou érotico-exotiques kitsch), d’une porte centrale, et d’un fatras d’objets qui jonchent le sol : copies de la Joconde, boîtes multicolores de Whiskas, bouchons en liège, tapisseries, pieds de chèvre ou de cheval (bref de satyres), poupées style art brut. Cette fête emprunte au paganisme, à l’inversion des valeurs qui caractérise le Moyen Âge (d’après Bakhtine), au vaudou, au happening, à l’installation (avec ses icônes et ses vanités contemporaines). On voit ainsi le roi Claudius se laver dans une baignoire en plastique noir qui a servi de sépulture à son frère assassiné. Et cracher sur la Joconde – symbole de la sacralité dans le spectacle. Et copuler, encore et toujours, avec Gertrude transformée en reine sorcière prostituée. Hamlet et Ophélie sont également présents, parés de colliers de chien sadomaso. Enfin, apparaît l’image du père d’Hamlet (un ange et non un spectre !) qui réclame vengeance de façon parodique en pleurant comme un enfant… Cet ange (incarné par Kolyada lui-même) égrène ses plumes sur les tableaux et s’invite longtemps sur scène.

Cette dimension carnavalesque, déjantée, furieuse (parfois un peu pipi-caca-cul-cul) perdure quasiment jusqu’à la fin, symbolisée par une musique enjouée qui ponctue les principaux épisodes. Cette espèce d’unité de ton, ajoutée au fait que le décor ne change pas et qu’une grande partie des dialogues et des monologues a disparu, tend à gommer les différences qui existent entre les actes. En effet, chez Shakespeare, l’acte I, surnaturel, met en scène le Spectre ; les actes II, III et IV se déroulent globalement dans l’espace clos du château ; et dans l’acte V, lugubre, figurent l’enterrement d’Ophélie et le combat entre Laerte et Hamlet. Par ailleurs, les personnages, qui participent tous à cette folie, sont moins différenciés et nuancés que dans le drame original. À commencer par Hamlet. Ici, le prince est déluré, joueur, ténébreux, corrosif, incompréhensible, misogyne, sauvage. Mais il n’a plus grand-chose du héros tragique, ni du seigneur généreux qui remet les rênes du pouvoir à Fortinbras. Il lui manque une noblesse pathétique, une grandeur, une gravité… Et un intellectualisme, une verve. Hamlet, qui normalement possède le pouvoir des mots, est largement privé de parole. Ses méditations et ses vers blancs ont laissé place à des postures stéréotypées, à une sorte de danse dégingandée et à des déclamations dont le rythme et le débit frôlent parfois le rap.

Une cérémonie de théâtre impure

En somme, ce spectacle possède des qualités indéniables. Les motifs religieux de la pièce (la démonologie dans la théologie protestante, les références catholiques au purgatoire et à l’enfer, le lien – très païen – entre la crainte de la mort et le culte des morts) sont mis en valeur par des symboles subtils : l’ange, par exemple, ou les os de satyres exhibés, qui rappellent que les rites funéraires ont été mal accomplis et que les morts réclament vengeance. Le mélange d’orgie sacrée, d’ivresse à la russe et de terreur primitive est très efficace, car il produit une violence palpable, physique, qui rappelle les origines du théâtre. Certains moments du spectacle possèdent une intensité rare. Ainsi, la scène tragique du fameux monologue d’Hamlet, se révèle-t-elle magistrale. Ou encore la scène finale où Hamlet, nu comme un ver, s’étend dans le silence et la blancheur évanescente de la scène, tel un « prince latent qui ne peut advenir » (dixit Mallarmé). Oleg Bilik, qui campe le personnage, est un vrai prodige.

En dépit de tout cela, la langue de Shakespeare manque cruellement. Le texte est trop rare. La dimension tragique de la pièce est trop estompée (car Hamlet n’est pas Falstaff). La souillure, le sexe et les détritus représentés ne suffisent pas à rendre compte de la sublime noirceur de l’âme humaine que brosse l’œuvre. Ah, si seulement le fascinant spectacle de Kolyada avait été présenté comme une création librement inspirée d’Hamlet, et non sa mise en scène… 

Lorène de Bonnay


Hamlet, de William Shakespeare

Mise en scène et scénographie : Nikolaï Kolyada

Avec : Oleg Bilik, Evgeny Chistyakov, Maxim Chopchiyan, Irina Ermolova, Sergeï Fedorov, Natalia Garanina, Konstantin Itunin, Liubov Kalugina, Sergeï Kolesov, Svetlana Kolesova, Nikolaï Kolyada, Alexander Kuchik, Vasilina Makovtseva, Anton Makushin, Irina Plesnyaeva, Sergeï Rovin, Maxim Tarasov, Vera Tsvitkis, Alexander Vakhov, Oleg Yagodin, Aleksander Zamuraev, Tamara Zimina

Création costumes : Lioubov Rodigina, Natalia Gorbounova, Svetlana Yakina

Création lumière et son : Denis Novoselov

Surtitrage (russe surtitré) : Macha Zonina et Jean-Pierre Thibaudat
à partir de la traduction de François-Victor Hugo

Théâtre de l’Odéon-Ateliers Berthier • angle rue Suarès
et boulevard Berthier • 75017 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

www.theatre-odeon.eu

Du 7 au 16 octobre 2010 à 20 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 50

28 € | 6 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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