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23 octobre 2009 5 23 /10 /octobre /2009 00:59

L’intensité de l’expression


Par Claire Stavaux

Les Trois Coups.com


Figuren Focus est un festival regroupant différentes formes de théâtre de marionnettes allemand autour de créations de compagnies contemporaines. Organisée par le Théâtre de la Marionnette à Paris dans le cadre de « TAM-TAM – Les dessous de la marionnette », la manifestation se poursuit jusqu’au 24 octobre : un coup de projecteur sur le théâtre de marionnettes en perspective, une pratique théâtrale qui n’hésite pas à montrer l’envers du décor, ou ses dessous… !

L’histoire racontée est simple et somme toute archétypale. Il s’agit de la tradition du « Kasper » et de la tragédie faustienne, tirée tout droit du Volksbuch allemand et diffusée au grand public par les troupes ambulantes de théâtre populaire, les bonimenteurs de foire, dès le xviie siècle. C’est un remaniement de cette tradition, déjà reprise par Goethe dans son Faust, que nous proposent les marionnettistes berlinois.

Le diable se fait agent matrimonial et précipite la naïve Margarete au cœur d’artichaut (rebaptisée sans surprise « Grete L. », où l’on entend aussi Gretchen) dans les bras de Kasper. Lui, c’est le type même du bougre mal dégrossi, du vieux garçon pas très galant. Une histoire d’amour naît pourtant, puis un enfant. D’espoirs en désespérances, leur relation se gâte, et le diable s’en délecte. Dans la tradition du théâtre de Kasper, la mort rôde elle aussi, tantôt sœur tantôt rivale du diable. L’enchaînement des faits, qui s’inscrit dans les cadres narratifs bien connus du théâtre populaire, sait aussi en jouer et s’en déprendre. Dans ce type de théâtre, ce qui compte avant tout, c’est l’originalité, l’irrévérence au-delà des types. Le spectateur averti apprécie les décalages. De nos jours, même si ces contes populaires ne font plus guère partie de notre patrimoine culturel, on se prend toujours au jeu du marché diabolique et on rit de bon cœur.

Concernant les marionnettes, il en existe différents types. Susi Claus et Lutz Großmann utilisent celles à gaine (manipulées par dessous, la main à l’intérieur de la marionnette). Tous deux sont cachés dans leur castelet *, d’où ils font dépasser les marionnettes qu’ils manient au sens propre du terme. Mais ils ne restent pas retranchés derrière cette enceinte, et apparaissent sur scène à de nombreuses reprises pour prêter main forte à leur figure (ou plutôt leur corps). Ainsi, ils entretiennent tantôt un rapport d’identification à leur marionnette et restent invisibles pour les spectateurs, tantôt de proximité et de face-à-face avec le public. Également musiciens, ils déclinent avec fantaisie la palette des accompagnements sonores, des simples accords de synthétiseur aux bruitages les plus incongrus de la vie quotidienne, un art dans lequel Susi Claus excelle incontestablement ! Leur jeu jubilatoire et généreux en fait des maîtres du divertissement et de l’adaptation modernisée du vieux conte allemand. Ils ne lésinent pas non plus sur les parodies légèrement grivoises et les scènes évocatrices. Ça pète, ça pue, ça fait l’amour et ça s’aime chez les marionnettes…

« Grete L. et son K. »

Art minimal par excellence, cette technique qui paraît simple de prime abord, nécessite en réalité une grande dextérité et un vrai talent d’improvisation. Mais l’intensité d’expression n’est pas celle des seuls interprètes, si explosifs soient-ils. Elle est aussi du coté des objets. Les marionnettes fabriquées par Lutz Großmann ont des traits et des tics vraiment humains… J’ai à ce propos souvent ressenti une réelle présence chez Grete L. avec sa couette sur le côté, qu’elle balance au rythme de ses humeurs.

Enfin, d’un point de vue plus technique, l’essentiel du spectacle a été présenté en allemand en dépit du surtitrage annoncé. Tout au plus une dizaine de phrases ont été traduites. Je n’ai pas été gênée pour ma part, tout en me disant que certaines finesses échappaient sans doute au public non germaniste ou non germanophone. Certes le rire est contagieux, et l’essentiel du message passait par l’intonation des interprètes et les postures des marionnettes. Mais j’ai senti aussi que certains se retenaient de laisser échapper un rire franc par moments. Le spectacle n’aurait rien perdu de sa fraîcheur et de son humour à être surtitré, et surtout le public aurait davantage ri à l’unisson… 

Claire Stavaux


* Vient du latin castel (« château »), terme forgé au Moyen Âge où les marionnettes étaient manipulées dans des sortes de petits châteaux. Les troupes itinérantes disposaient d’un matériel facilement démontable et transportable par monts et par vaux.


Grete L. et son K.

Claus, Knecht & Großmann

Marionnettes à gaine

Mise en scène : Jonas Knecht

Conception et interprétation : Susi Claus et Lutz Großmann

Construction des marionnettes : Lutz Großmann

Spectacle en allemand surtitré en français

Public adulte

Théâtre aux Mains-Nues • 7, square des Cardeurs • 75020 Paris

www.theatre-aux-mains-nues.fr

Métro : ligne 9 (Porte-de-Montreuil), ligne 3 (Porte-de-Bagnolet), ligne 2 (Alexandre-Dumas)

Bus : 26, 76 et PC2

Le 15 et 16 octobre 2009 à 21 heures

Durée : 1 h 10

12 € | 7 € | 5 €

Le spectacle se joue aussi dans le cadre de la seconde édition du festival de marionnettes à gaine du Théâtre aux Mains-Nues, Again Festival, du 3 au 18 octobre 2009.

Formations professionnelles de l’acteur marionnettiste dispensées (voir le programme de formation sur le site)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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