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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Gouttes d’amour et océan de cruauté
Le collectif d’acteurs stéphanois La Querelle crée au Théâtre Mouffetard « Gouttes dans l’océan » de Fassbinder. Pour un peu, on se croirait face à l’Action-Theater du dramaturge-réalisateur ouest-allemand. Pour notre plus grand plaisir.
La première scène de Gouttes dans
l’océan est légère : dans les années 1970, Léopold, la trentaine bien sonnée, invite chez lui Franz, un étudiant de dix ans son cadet, pour lui offrir un verre. Et, de
questions en jeu des petits chevaux (quel saugrenu plan de drague !), l’hôte propose à son invité de passer à la chambre. Dans cet appartement au décor chaleureux – large tapis,
fauteuil confortable, lumière tamisée, feu de cheminée –, tout respire la douceur, et une certaine idée du bonheur.
Comme un clin d’œil au métier principal de Fassbinder, réalisateur prolixe à la carrière fulgurante, le plateau est encadré d’écrans et les scènes sont entrecoupées de vidéos de réclame, un brin décalées. Au fil de la représentation, ce couple inattendu, né du jeu et de la réalisation d’un fantasme, va basculer…
Dévoré par le plus fort
Comme dans bon nombre de ses œuvres, théâtrales ou cinématographiques (dont son ultime Querelle récemment remastérisée), le « Balzac allemand » scrute ici avec un humour féroce la cruauté ordinaire des liens humains. Dans les relations amoureuses des quatre protagonistes, il voit un rapport malsain de dominant-dominé, de consommant-consommé… Pour Fassbinder, ce que le commun appelle « amour » n’est en fait qu’une phagocytose, où le plus faible – ici Franz – est dévoré par le plus fort. Pour lui, dans toute relation, il y a une victime qui pâtit. L’« amour » ne saurait échapper aux lois d’une nature humaine de consommation où l’homme demeure un prédateur du vivant et même de ses semblables.
Ainsi, dans cette « comédie avec fin pseudo-tragique », selon les mots de Fassbinder, ce n’est pas le seul tomber de rideau d’une vie, mais tout le quotidien, entre la rencontre et la mort du lien, qui porte son poids de tragédie : la rencontre est un jeu ; la rupture, une délivrance ; tout le reste est de trop…
Même si la présente mise en scène ne reproduit pas exactement les canons de l’Antiteather * fassbindérien – attitude distanciée, lente élocution, langue artificielle –, Matthieu Cruciani donne à son adaptation la même fantaisie et refuse tout naturalisme. De sage, la pièce devient une farce aux accents anarchistes, où les canons sociaux de l’amour et les fantasmes romantiques sont mis en pièces.
Rapports malsains
Les jeux de Yann Métivier et Julien Geskoff illustrent parfaitement leurs rapports malsains, où le jeune et beau Franz (Yann Métivier), frétillant de vie, est progressivement vidé de sa substance par son partenaire Léopold (Julien Geskoff). Métivier s’étiole littéralement. Entrée sur scène après que le mélodrame s’est mis en place, Anna (Émilie Beauvais), l’ancienne fiancée de Franz, puis Véra (Lætitia Le Mesle), l’ex de Léopold, rompent le style de jeu que Métivier et Geskoff avaient installé, par des postures plus affectées, grandiloquentes et surtout un soupçon d’artifice dans la diction pour Émilie Beauvais. Campant une Véra dérangée et loufoque, Lætitia Le Mesle offre un répit au drame qui s’annonce, tout en précipitant sa venue.
À une époque où la relation amoureuse est perçue comme le lieu par excellence de l’épanouissement personnel, dans un contexte où la relation homosexuelle tend à acquérir une légitime normalité, Gouttes dans l’océan ressemble à un pavé dans la mare. Et si l’« amour » n’était qu’une dangereuse illusion dans laquelle les plus faibles deviennent la proie facile de redoutables carnassiers ? Face à cette inquiétante – et salutaire – question, Fassbinder nous laisse comme des gouttes malmenées dans la froide obscurité d’un océan. Brrr… ¶
Olivier Pradel
Les Trois Coups
* Nom de la troupe créée par Fassbinder.
Gouttes dans l’océan, de Rainer Werner Fassbinder
Cie Théâtre La Querelle • 5, rue du Jeu-de-l’Arc • 42000 Saint-Étienne
09 54 23 05 42
Traduction : Jean-François Poirier
Mise en scène : Matthieu Cruciani
Avec : Yann Métivier (Franz), Julien Geskoff (Léopold), Lætitia Le Mesle (Véra), Émilie Beauvais (Anna)
Collaboration artistique : Marijke Bedleem, Pierre Maillet
Décors et costumes : Marijke Bedleem, Matthieu Cruciani (Théâtre La Querelle)
Lumières et vidéos : Richard Gratas
Musiques : Haendel, Elvis Presley
Photo : © Émilie Beauvais
Théâtre Mouffetard • 73, rue Mouffetard • 75005 Paris
Réservations : 01 43 31 11 99
Du 20 janvier au 6 mars 2010, du mercredi au vendredi à 20 h 30, samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures, relâche les lundi et mardi
Matinées supplémentaires les samedis 23 et 30 janvier 2010 à 17 heures
Durée : 1 h 20
22 € | 15 €
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