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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
« Golgotha » : le papillon et la mort
Steven Cohen est un plasticien et performeur sud-africain, artiste dérangeant et provocant qui s’autodéfinit comme juif, pédé, blanc parmi les Noirs, monstrueux et banal. Se jouant de toutes les catégorisations, de tous les ghettos ambiants, il présente « Golgotha » dans le cadre du festival Antipodes à Brest. Un spectacle en forme d’épreuve, qui nous atteint aux nerfs et dont l’esthétique oxymorique oscille entre beauté et imagerie des plus scabreuses.
Que dire de cette performance névralgique, de ce rapport au corps en déliquescence, sans réduire les multiples dimensions poétiques et brutalisantes qui en animent chaque séquence ? Tandis qu’une musique au lyrisme liturgique sert de toile de fond, Steven Cohen convoque vidéo et danse, jeu de présence et d’absence entre son corps réel et celui filmé et projeté. Alternant entre travestissement et corps mis à nu, il élabore une cérémonie iconoclaste et bouleversante.
Pour élaborer cette œuvre, il a acheté deux crânes humains dans un quartier chic de New York, puis les a soudés à des talons aiguilles d’une taille vertigineuse, qui évoquent d’avantage l’arme ou l’instrument de torture que la séduction. Ainsi chaussé de ce qu’il nomme des « skulettos », et tandis que des images présentent les vitrines où ces ossements sont mis en vente, il déambule avec une démarche hésitante, entre la grâce et la chute, où chaque pas est comme un combat. Tel un funambule, Steven Cohen se tient à ce point convergeant entre la mort piétinée au sol et l’élévation corporelle matérialisée par les ailes de papillon qui griment son visage. Par une danse lente, bien plus douloureuse que ce que l’on pourrait percevoir dans la virtuosité et la rapidité, il tient le spectateur dans une tension sans faille.
« Memento mori »
Une vidéo à la limite du snuff-movie est le point de rupture entre ceux que l’artiste emprisonnera dans ses filets et ceux qui refuseront d’aller aussi loin dans l’odieux, ne pouvant pour certains même plus fixer la scène. Un homme tremblant et menotté, dont un plan d’à peine une seconde grave en nous le regard paniqué, est conduit sur la chaise électrique pour être exécuté. Par cette vision traumatique, choquante, d’une mort dénuée de fiction et ainsi exploitée dans une salle de spectacle, Steven Cohen pose la question du voyeurisme forcé et de l’impact qu’il peut avoir sur nos capacités réflexives. Si cette vidéo garde une coloration hautement nauséabonde, sa projection ne m’a pas semblé hors de propos. Il m’a en effet toujours semblé que ce n’est pas à l’endroit de l’art qu’il est dangereux de faire appel à l’affect, quand bien même cela conduirait jusqu’au traumatisme émotionnel.
« Golgotha » | © Marianne Greber VBK Wien
Steven Cohen a conçu Golgotha en réaction au suicide de son frère, mort selon lui à cause d’une société consumériste où tout se paye ou se fait payer. Par les différentes symboliques employées, il nous rappelle à la mort dans toute sa dimension organique. Le corps est ainsi figuré, exposé, pour nous rappeler ce qui est le plus masqué aujourd’hui, ce memento mori des vanités d’un autre siècle. Au sol, comme sur une pierre tombale, sont disposés en forme de croix différents objets en céramique, fausses fleurs et globes lumineux, qui finiront écrasés et brisés dans une métaphore de la profanation. Dans ces débris, une rose survit néanmoins, comme la marque du sublime qui reprend le dessus sur un terrain des plus souillés.
Dans un festival où l’on sait que le corps sera surexploité dans toutes ses limites d’érotisme ou de souffrance, dans un festival où le public assiste avec cynisme à des scènes se voulant chocs, mais qui ont toutes déjà été vues cent fois, il est bon de croiser ce genre d’ovni. Un spectacle douloureusement beau, qui dépasse parfois le supportable, mais dont rien ne s’abaisse jamais à une quelconque facilité. Une provocation intelligente, dont on a beaucoup de mal à ressortir et où même les applaudissements sont hésitants. Un spectacle au bord du malaise, qui rassure presque quant à notre possibilité d’être encore troublé et transformé par un geste artistique. ¶
Aurore Krol
Les Trois Coups
Golgotha, de Steven Cohen
Interprétation : Steven Cohen
Photos : Marianne Greber
Vidéos : Steven Cohen, Marianne Greber, Joshua Thorson et Jonas Pariente
Montage : Samuel Doux, Christophe Leraie et Steven Cohen
Création et régie lumière : Érik Houllier
Création costumes : Steven Cohen
Régisseur vidéo : Cyril Leclerc
Scénographie : Steven Cohen
Production associée vidéos : Agathe Berman-Les Films d’ici, et avec la participation du Fresnoy, Studio national des arts contemporains
Production : Steven Cohen (Afrique du Sud-France)
Production déléguée : Latitudes Prod. (Lille)
Coproduction : Festival d’automne à Paris, Les Spectacles vivants-Centre Pompidou à Paris, Ballet atlantique-Régine Chopinot à La Rochelle, Les Subsistances à Lyon, Centre chorégraphique National de Montpellier Languedoc-Roussillon et le réseau Open Latitudes (Les Halles de Schaerbeek, Latitudes contemporaines, L’Arsenic, Le Manège Mons/Maison Folie, Body Mind Varsaw) avec le soutien du programme Culture de l’Union européenne, Les Halles de Schaerbeek à Bruxelles
Avec le soutien du ministère de la Culture et de la Communication, DRAC Nord-Pas-de-Calais, du département Afrique et Caraïbes et de Cultures France-ministère des Affaires étrangères
Le Quartz, scène nationale de Brest • square Beethoven, 60 rue du Château • 29200 Brest
Durée : 1 heure
Pour public averti
Festival Antipodes, du mardi 2 au samedi 13 mars 2010
Réservations : 02 98 33 70 70 ou www.lequartz.com
Le calendrier de tous les évènements du festival : http://www.lequartz.com/?q=fr/content/antipodes-2010/le-calendrier
8 € le spectacle | 35 € le pass Antipodes
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