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5 décembre 2014 5 05 /12 /décembre /2014 17:19

L’hétéroclite objet visuel de Baro


Par Corinne François-Denève

Les Trois Coups.com


Oubliez Dreyer, Ludmila Mikaël, voire Hjalmar Söderberg lui-même. Au Monfort, Jean‑Pierre Baro propose une déconcertante vision de la pièce suédoise – ironique, postmoderne, postdramatique, sans que le spectateur comprenne bien ce qu’il fallait y voir.

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« Gertrud » | © Christophe Raynaud de Lage

Gertrud, une des rares pièces de théâtre écrites par le Suédois Hjalmar Söderberg, n’est sans doute connue du public français que par l’adaptation qu’en fit, en 1964, un Carl Dreyer vieillissant. La jeune garde de la critique française avait alors considéré comme un chef-d’œuvre le film-testament du réalisateur danois. Jean‑Luc Godard avait ainsi écrit que « Gertrud est égale, en folie et en beauté, aux dernières œuvres de Beethoven. »

La référence musicale de Godard n’est en rien gratuite : l’héroïne de Söderberg est, en effet, une cantatrice âgée d’une quarantaine d’années, donc déjà vieille selon les critères du xixe siècle, et partagée entre trois hommes. Tous trois, comme elle, sont « créateurs » : ces trois hommes sont son mari, le politicien Gustaf Kanning, qui a pour ambition de devenir ministre ; le prometteur jeune compositeur Erland Jansson, son amant du présent ; et le dramaturge à succès Gabriel Lidman, son amant du passé. La partition fine de Söderberg parle subtilement de l’impossibilité de l’amour, de « l’irrémédiable solitude de l’âme », mais aussi de la place de la femme artiste dans la société. Comme Consuelo, comme Adrienne Lecouvreur, Gertrud est une interprète soumise au regard public des hommes, tentant désespérément de maintenir pures ses aspirations amoureuses et artistiques.

En 1996, au Théâtre Hébertot, Gérard Desarthe et François Marthouret avaient confié le délicat rôle de Gertrud à la subtile Ludmila Mikaël. Jean‑Pierre Baro a choisi la même traduction que Desarthe et Marthouret, en l’occurrence celle de Terje Sinding et Jean Jourdheuil. Il est peu de dire, toutefois, que l’interprétation que Baro fait du texte de Söderberg est radicalement différente.

Un théâtre d’images et d’hommages

Revendiquant à l’envi, dans le dossier de presse, une recherche de « l’intemporalité », Jean‑Pierre Baro glisse en premier lieu dans sa mise en scène toute une séries d’effets qui l’ancrent définitivement dans ce qu’on appelle sans doute abusivement « le théâtre contemporain ». On y trouvera dès lors une très belle scénographie faite de noir, de blanc et de gris. Les images sont magnifiques, ainsi de cette neige poudreuse qui recouvre les vitres, puis qu’on enlève, révélant de cette manière des miroirs, ou une « maison de verre » qui montre aux yeux de tous le drame intime qui se joue dans l’intérieur bourgeois des Kanning. Un lustre monte et descend, lentement et joliment. Les meubles sont du pur design scandinave, chic et élégant, à la mode des années 1950 à Södermalm ou des bobos parisiens de 2014. On entend la Callas chanter des airs de Manon Lescaut et d’Adriana Lecouvreur. D’ailleurs, Gertrud n’est plus une cantatrice : c’est une chanteuse de jazz à la voix fragile, comme Lisa Ekdahl ou Fredrika Stahl, si on veut garder la touche scandinave. Enfin, on voit des corps nus s’étreindre et se mordre sur scène.

Il y a donc du Pierre Soulages et du Darren Aronofsky (les blancs et les noirs), du Braunschweig (la maison de verre ?), du Sivadier (le lustre), de l’Ostermeier (il nous a bien semblé reconnaître les fauteuils du Mariage de Maria Braun, présenté à Avignon cet été). Un grand syncrétisme, par conséquent, ou un hommage à des esthétiques mêlées, ou plutôt des renvois visuels dont on peine parfois à saisir la cohérence, ou tout bonnement le but. On entend des airs classiques, en play-back, mais aussi du Johnny Hallyday, bizarrement absent, d’ailleurs (pas assez « culture légitime » ?) des airs mentionnés dans le programme. Mais le Requiem pour un fou, pour figurer, sans doute, que Gertrud les rend tous « fous, fous d’amour », est-ce si original ? C’est surtout un peu étrange, en soi, et pour une raison très simple : dans une pièce où l’héroïne, Gertrud, incarne la musique, l’usage de celle-ci est curieusement peu nuancé, et toujours lourdement illustratif. Quant à la nécessité de montrer sur scène la passion par l’exhibition de deux corps qui luttent, avec force bruits divers, on laisse le spectateur seul juge.

Ceci n’est pas Gertrud

Pour aborder Gertrud, Baro semble avoir fait le choix du détour, de l’ironie, du « méta » – ou du postdramatique, du postmoderne, en un mot de tout ce qui pourrait faire écran avec la pièce de Söderberg. La première scène pourrait donner la clef d’une interprétation : sur le plateau, éclairée par un projecteur, une cantatrice en robe noire pailletée chante un air d’opéra. Puis on s’aperçoit qu’elle chante en play-back, que ses gestes de « diva » sont aussi faux que sa voix : la cantatrice joue à l’être, mais, très vite, elle lâche son micro, enlève sa robe, se présente nue devant le public, avant de revêtir une confortable tenue d’intérieur. Dans ces conditions, ceci n’est pas Gertrud.

Le spectateur se voit donc promené sur des chemins radicalement contraires, et terriblement troublants. Par exemple, au commencement de la pièce, une musique forte vient scander ses effets un peu mélodramatiques (arrivée de l’ancien amant, annonce d’une lettre). On pense à Douglas Sirk, ou aux notes de Georges Delerue, qui magnifient ce drame désuet qu’est le Mépris. Gertrud-Bardot, pourquoi pas ? Mais l’effet s’arrête, sans qu’on sache pourquoi. Au début de la pièce, également, lorsque l’héroïne s’adresse pour la première fois à son mari, « Gustav », c’est en faisant sonner l’étrangeté de son nom, comme dans une célèbre publicité pour des biscottes suédoises. Le public rit. Mais de qui/quoi se moque-t-on ? Plus tard, de même, au moment où il s’agit de proposer une tasse de thé à sa belle-mère, le personnage de Gertrud prononce sa phrase de manière grotesque, boulevardière, déchaînant de nouveau les rires. Pourquoi ? Parce qu’il y a quelque chose de la comédie bourgeoise dans la pièce de Söderberg ? Mais qu’Hedda Gabler soit une sœur nordique de la Môme Crevette, Alain Françon l’avait déjà montré. Et cela conduit sans doute le spectateur sur une fausse piste : lorsque Gertrud, ébranlée par la présence de son amant volage, n’arrive pas à chanter sa chanson, secouée d’un rire nerveux qui va l’amener au bord de l’évanouissement, le public s’esclaffe, vraisemblablement entraîné par les effets « comiques » du début.

Miroirs

Tonin Palazzotto, en Gustav Kanning, semble avoir choisi la voie du neutre, et pas de la bête politique. Elios Noël, en Erland, est un avatar de l’amant de lady Chatterley, bien plus fruste que D.H. Lawrence n’aurait jamais osé le décrire : il joue l’animal sensuel, sans qu’on comprenne jamais, en dépit des chairs exhibées, ce qui peut bien attirer en lui Gertrud. Celle-ci a le physique juvénile de Cécile Coustillac : là où Gertrud avait le ventre vide de la femme quadragénaire qui a perdu son unique enfant, c’est le corps plein et solide de cette jeune femme qui se donne à voir, entre cris et chuchotements. Seul sans doute, Jacques Allaire, en Gabriel Lidman, parvient à tirer son épingle du jeu. Si on excepte la scène gênante, où, en caleçon, il est censé dénoncer l’hypocrisie du monde, il réussit, presque par miracle, à émouvoir dans le troisième acte, en créateur dépassé, écrasé par son œuvre. Quant à Michèle Simonnet, elle ne fait malheureusement que passer, apportant un peu de calme dignité.

L’hétéroclite objet visuel de Baro se heurte ainsi à une question essentielle : pourquoi s’est-il donc attaqué à Gertrud ? Qu’y a-t-il lu qui l’a intéressé au point de vouloir monter cette pièce ? Qu’a-t-il souhaité nous dire ? Car Gertrud parle aussi de l’art, et des artistes. La vision qui en est donnée est bien troublante – tandis que le programme insère une feuille (toujours bienvenue en soi, évidemment) sur la lutte contre l’accord du 21 mars. Baro affirme désirer « tendre un miroir » au spectateur : à force de multiplier les images, les miroirs, on ne sait trop (à) quoi réfléchir. 

Corinne François-Denève


Gertrud, de Hjalmar Söderberg

Traduction de Jean Jourdheuil et Terje Sinding

Adaptation et mise en scène : Jean-Pierre Baro

Avec : Jacques Allaire, Cécile Coustillac, Elios Noël, Tonin Palazzotto et Michèle Simonnet

Le Monfort (grande salle) • parc Georges-Brassens • 106, rue Brancion • 75008 Paris

01 42 65 90 00

http://www.lemonfort.fr/agenda-programme/gertrud

Du 25 novembre au 13 décembre 2014, du lundi au samedi à 20 h 30

Durée : 2 h 10

Tarifs : 10 € | 12 € | 16 € | 25 €

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Publié par Les Trois Coups - dans Île-de-France | 2014-2015
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