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24 juillet 2013 3 24 /07 /juillet /2013 17:59

Classeurs inclassables


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Quatre individus qui partent de zéro, avec tout à inventer. Mais vraiment tout : le langage, la musique, les relations avec les autres… En partant de cette idée simple comme tout, Halory Goerger et Antoine Defoort livrent un spectacle inattendu et désopilant.

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« Germinal » | © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Quoi de plus simple que cette idée : des personnages sur un plateau nu, et qui seraient à l’aube de l’humanité pensante et parlante. Que font-ils ? Quelle direction vont-ils donner à leur existence ? Le traitement du sujet n’est pas historique, mais plutôt d’un pragmatisme déroutant par sa simplicité même. Ces quatre personnages, à l’esprit vierge de toutes nos représentations intellectuelles (au début de la pièce, ils ne communiquent même pas), sont pourtant très actuels, avec leurs vêtements ordinaires et leurs prénoms qui sont ceux des comédiens. Les comédiens eux-mêmes ne donnent pas l’impression de jouer. Leur façon d’être sur le plateau est plutôt « brute de décoffrage », et d’autant plus drôle.

Les quatre zozos commencent par découvrir que, munis d’une table de mixage, ils peuvent exprimer leurs pensées, non encore par oral, mais par écrit, sur des panneaux. Puis ils se rendent compte qu’ils n’ont pas besoin de la table de mixage. Qu’ils peuvent parler, ensuite : séquence désopilante pendant laquelle les personnages, ne disposant que d’un seul micro, s’organisent pour faire transiter leurs pensées vers le détenteur du micro qui exprime les pensées de tous, non sans faire précéder le message du nom de celui qui le pense. Puis l’un d’eux se rend compte que cette « transmission phonatoire » est inutile et que chacun peut parler librement ! Et ainsi de suite. Les trouvailles d’écriture et de mise en scène s’enchaînent ainsi à un rythme aussi dément que naturel, car les gags viennent vraiment des situations elles-mêmes, ne sont jamais plaqués ni gratuits. Entre deux rires, on est émerveillé par le caractère évident de toutes ces idées, en se demandant comment on n’avait pas vu cela avant sur une scène.

« Une pellicule de colline »

Le comique vient de la naïveté avec laquelle les personnages se frottent à toutes les nouveautés, et les avantages et inconvénients incongrus qu’ils trouvent à toute chose. Ainsi, transmettre ses pensées à un autre qui les exprime avec ses cordes vocales permet de « parler » dans toutes les positions, constate Ondine Cloez avec un enthousiasme gesticulant.

Le deuxième grand moment de ces délirantes avancées intellectuelles survient quand l’un des personnages propose de faire une liste. Pas seulement des objets présents sur le plateau : « une liste… de tout ! » Et c’est toute la question des moyens de classer les objets, puis les notions plus abstraites qui fait irruption avec une fantaisie d’autant plus efficace qu’elle touche juste. Puisque le micro, quand il touche une surface, fait « poc-poc » (!), ainsi tous les objets produisant un son similaire seront classés dans la catégorie « poc-poc ». Sauf que les pieds-nickelés de la science atteignent rapidement les limites de leur système… Et comme ils découvrent tout à un rythme qui semble à la fois très lent (avec une capacité d’anticipation limitée, ils subissent le progrès autant qu’ils le suscitent) et très rapide (les découvertes majeures s’enchaînent à vitesse grand V), le spectacle suscite souvent le même genre de rire qu’un film en accéléré, quand les mouvements se déshumanisent et que la logique perd la boule.

Aussi, c’est un miracle que ce spectacle apparemment sans queue ni tête parvienne à soutenir un véritable rythme aussi longtemps. L’écriture en est en fait très rigoureuse, un véritable travail d’équilibriste entre un ton farfelu et une véritable progression logique. Il est cependant dommage que ce rythme s’essouffle dans le dernier quart du spectacle. Avec l’arrivée d’un ordinateur, dans un environnement de collines bidimensionnel (« une pellicule de colline », constate Halory avec acuité devant cette image de fond d’écran projetée sur le mur !), les trouvailles sont moins percutantes, en tout cas moins souvent. Mais qu’importe, quel excellent moment passé avec Halory, Antoine et les autres. Le spectacle sera en tournée dans plusieurs pays et en France en 2013‑2014, à ne surtout pas manquer. 

Céline Doukhan


Germinal, de Halory Goerger et Antoine Defoort

L’Amicale de production • 58, rue Brûle-Maison • 59000 Lille

www.amicaledeproduction.com

mathilde@amicaledeproduction.com

Conception : Antoine Defoort et Halory Goerger

Avec : Arnaud Boulogne, Ondine Cloez, Antoine Defoort, Halory Goerger et la voix de Mathilde Maillard

Direction technique et régie plateau : Maël Teilland

Lumière et régie vidéo : Sébastien Bausseron

Son : Robin Mignot

Regard extérieur : Julien Fournet

Constructeurs : Christian Allamano, Cédric Ravier, Danny Vandeput (Kunstenfestivaldesarts)

Consultante lumière : Annie Leuridan

Théâtre Benoît-XII • 12, rue des Teinturiers • 84000 Avignon

www.festival-avignon.com

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 16 juillet au 24 juillet 2013 à 17 heures, relâche le 18 juillet

Durée : 1 h 15

De 14 € à 28 €

Tournée :

– Du 20 au 29 mai 2015, La Comédie de Clermont-Ferrand (63)

– Du 24 au 27 juin 2015, Monsortum / Francfort (Allemagne)

– 12 et 13 septembre 2015 K.A.A.T. – Triennale de danse / Yokohama (Japon)

– fin octobre 2015, T.E.A.T. du Champ-Fleuri / Saint-Denis-de-la-Réunion (97)

– 19 et 20 novembre 2015, A.C.B. / Bar-le-Duc (55)

– 24 novembre 2015, Le Carré / Château-Gontier (53)

– 27 et 28 novembre 2015, Les Quinconces / L’Espal / Le Mans (72)

– 2 et 3 décembre 2015, Théâtre de la Filature / Mulhouse (68)

– 15 et 16 décembre 2015, Les Deux Scènes / Besançon (25)

– janvier 2016, tournée aux États-Unis et au Canada (en construction)

– février 2016, Maison folie de Wazemmes et Théâtre du Prato / Lille (59)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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