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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 00:24

Tragique comédie-ballet

sans ballet


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Conçue pour satisfaire le roi qui n’avait que peu de goût pour le théâtre stricto sensu, mais beaucoup pour le spectacle, de préférence mêlant au texte la danse et la musique, la comédie-ballet est un genre de divertissement particulier. « George Dandin » en est une, dont le livret a été écrit par le grand Lully.

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« George Dandin » | © Pierre Grosbois

Mais si le Bourgeois gentilhomme se prête bien au genre avec ses maîtres de ballet et de musique, les divertissements que donne à la femme qu’il courtise le bourgeois, ou la mascarade de la fin quand il devient mamamouchi, il en est tout autrement de George Dandin. Les deux pièces mettent en scène un même héros principal qui rêve de devenir ce qu’il n’est pas et est prêt pour cela aux pires compromissions, y compris à perdre son âme. Mais l’une est de tonalité joyeuse alors que celle que met en scène Jacques Osinski est un drame cruel qui se termine mal par la défaite du faible, vaincu par des puissants orgueilleux, nobles qui n’ont de noblesse que la particule et que de l’étroitesse dans le cœur.

George Dandin, donc, est riche, ce qui lui a permis d’« acheter » à Monsieur et Madame de Sotenville leur fille. Il ne parvient pas à s’en faire aimer, ni respecter. Celle‑ci refuse sans doute, humiliation suprême, d’entrer dans son lit, et se moque de lui, le méprise et le trompe au vu et su de la maisonnée… George Dandin, devenu de la Dandinière, est juste… un sot. N’arrivant pas à se faire obéir de sa femme ni même de sa servante et de son valet, il va se plaindre… à l’ennemi, Monsieur et Madame de Sotenville. Il étale son ridicule sans vergogne, donne des verges pour se faire battre. Au propre comme au figuré.

Il semble bien que Molière, qui n’avait guère de sympathie pour les parents tyrans de leur progéniture, pas davantage que pour les nobles hautains et vains, n’éprouve pas plus d’empathie pour ce personnage ridicule. Comment, à l’époque, pouvait‑il articuler cette farce cruelle avec la musique de Lully est un mystère : ici, nul ballet, nulle ritournelle au pied des tours, nul divertissement. Juste un homme qui se débat dans des filets qu’il a lui‑même aidé à tisser. Quant aux femmes, une fois n’est pas coutume, Molière les dépeint en vrai misogyne comme des garces dont le discours contre le mariage forcé ne peut excuser la rouerie et la méchanceté.

Temporalité discutable

Cette mise en scène ne répond pas à la question et plaque les airs de Lully comme des intermèdes entre les actes, d’autant plus déconnectés d’eux que le metteur en scène a pris le parti de jouer la pièce dans des décors et costumes d’aujourd’hui. Ceux‑ci, certes, montrent son actualité, mais surtout jurent avec ce rappel musical du xviie. Du coup, George Dandin se retrouve métamorphosé en employé un peu minable (ce qu’il n’est vraisemblablement pas pour avoir acquis tant de richesse) face à la morgue de puissants dont on ne comprend pas que le pouvoir n’est que de naissance.

Autre choix de scénographie, celle de faire jouer la pièce sur le palier de l’immeuble, les parents surgissant d’une sorte d’ascenseur (social ?), ce qui permet les jeux de porte et la référence à la comédie de boulevard ou de mœurs, ses placards et ses cagibis. Ce qui permet aussi de filer habilement la métaphore en montrant un homme qui ne parvient pas à rentrer chez lui, n’en trouve pas les clés, est rejeté à l’extérieur de sa propre maison pour avoir voulu y faire entrer une femme contre son gré. C’est sans doute une des meilleures idées du spectacle et un des moments chargés de sens que de voir Vincent Berger cherchant désespérément son trousseau et n’osant concéder son impuissance en sonnant : sans doute ne lui répondrait‑on pas !

Parmi les acteurs, le valet interprété par Grégoire Tachnakian joue de manière subtile et efficace le rôle de moteur malgré lui de l’histoire. On retrouve en lui trace des Sganarelle et autre Arlequin, plus balourd cependant que Scapin. Les autres comédiens, dans le rôle de la femme, de l’amant et des parents, jouent honorablement leur partition sans qu’il soit aisé de croire vraiment à leur histoire. 

Trina Mounier


George Dandin, de Molière

Mise en scène : Jacques Osinski

Dramaturgie : Marie Potonet

Avec : Vincent Berger, Christine Brucher, Clément Clavel, Delphine Cogniard, Jean‑Claude Frissung, Delphine Hecquet, Grégoire Tachnakian

Scénographie : Christophe Ouvrard

Costumes : Hélène Kritikos

Lumières : Catherine Verheyde

Musique : extraits de George Dandin, musique de Lully, paroles de Molière, par les musiciens du Louvre, sous la direction de Marc Minkowski, avec Agnès Mellon (enregistrement réalisé en 1988)

Régie générale : Karim Youkana

Construction du décor : atelier décor du C.D.N.A., responsable de l’atelier : Denis Janon, peintre du décor : Daniel Martin

Réalisation des costumes : atelier du C.D.N.A. – Frédérique Payot, Carole Perron, Annabelle Verrier

Production : C.D.N. des Alpes‑Grenoble, coréalisation avec la M.C.2 Grenoble avec la participation artistique du Jeune Théâtre national

Théâtre de la Croix-Rousse • place Johannès-Ambre • 69004 Lyon

Réservations : 04 72 07 49 49

Site : http://www.croix-rousse.com

Du 9 au 17 novembre 2012 à 20 heures, le dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 25

Tarifs : de 5 € à 26 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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