Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 16:43

Sortie de route au Théâtre national de Toulouse


Par Bénédicte Soula

Les Trois Coups.com


Que peut-il se passer quand, au même moment dans une famille, un mariage et un enterrement s’apprêtent à être célébrés ? Simultanément. Quand la réalisation d’un projet pensé toute une vie doit être retardé par un évènement imprévu : la disparition d’un proche. Chez Hanokh Levin, auteur israélien inclassable, la question déclenche une cavalcade échevelée sur les planches du T.N.T. à Toulouse. Mais ce road-movie théâtral, mis en scène par Laurent Pelly, est peut-être trop déroutant. Il laisse en tout cas le spectateur sur le bord de la route.

funerailles-dhiver brigitte-enguerand

« Funérailles d’hiver » | © Brigitte Enguérand

Funérailles d’hiver, c’est l’histoire d’une grande échappée. Une échappée fantastique et burlesque déclenchée une nuit pluvieuse par la concomitance malheureuse de deux évènements majeurs. À gauche, la cousine Shratzia marie sa fille unique Vélvétsia avec Popotshenko. Les invités sont là, les huit cents poulets rôtis sont commandés. Les beaux-parents dorment dans la maison de la fiancée, paisiblement, en attendant les sacro-saintes noces. À droite, le cousin Latshek Bobitshek, tête basse, pleure sur la mort de sa mère, Alté. Avant qu’elle ne le quitte, elle lui a fait promettre un bel enterrement, en présence de toute la famille. Le voilà donc parti nuitamment, et sous une pluie battante, annoncer la terrible nouvelle à Shratzia et consorts.

C’est alors que la famille, tout à l’hyménée prochain, décide de prendre ses jambes à son cul (la famille est callipyge) afin d’éviter l’annonce de l’incommodante nouvelle. Et la fuite commence… Une fuite totale et absolue… Les personnages d’abord se carapatent sans demander leur reste. Il faut les voir, ces êtres fessus, emmaillotés dans leurs parkas et manteaux, allant fissa on ne sait où, en brandissant comme une arme redoutable leur simple parapluie ! Sur leurs talons : Latshek le messager funeste. De la plage de Tel-Aviv aux sommets de l’Himalaya, les voilà tous contraints à un triathlon inédit avec épreuves de course à pied, de vol en plein ciel et d’escalade à mains nues. On court, on court, mais personne ne s’arrête… Seul un ascète bouddhiste a pris racine sur les hauteurs du monde. Pour le reste, tout est fuite en avant : les gens, les choses, les idées, les décors, les codes du théâtre, la politesse, la retenue… Les corps se déballonnent bruyamment au moment de la mort…Tout fout le camp.

La mort d’Alté est d’une expressivité caravagesque inoubliable

Et l’intérêt du spectateur aussi, peut-être un peu. Car la mise en scène finit par s’essouffler en même temps que les fugitifs halètent. Et la pièce prend des airs de baudruche qui se vide… C’est dommage. Car le prologue sublime – la mort d’Alté est d’une expressivité caravagesque inoubliable –, promettait du grand théâtre. Le texte fort, évoquant la mort avec élégance, mais aussi la légèreté de l’être, est rendu par une mise en scène picturale, originale et narrativement efficace. Le premier tableau nous tient encore dans l’illusion originelle, grâce à une scène vaudevillesque condensant, dans un long rire continu, toute la cruauté de l’homme. Irrésistiblement cynique, et juste dans le choix de la farce burlesque, il égratigne au passage la bêtise d’une société israélienne à la fin des années soixante-dix.

Le tableau suivant est sauvé surtout par son décor très réaliste, magnifiquement graphique, et l’arrivée de nouveaux personnages : l’ange Samuel de la mort, ou les joggeurs, sortes de pantins contemporains, entre les Rosencrantz et Guildenstern d’Hamlet et les jumeaux kafkaïens… Ensuite, on se raccroche dans un dernier sourire aux marionnettes qui volètent dans le ciel, répliques exactes en chiffon des personnages épargnés par la mort (il y en a peu). Puis plus rien.

L’état de grâce est passé. Malgré les décors toujours aussi sublimes, les comédiens, délicieusement acides, la déception s’est finalement installée face aux promesses non tenues. La mise en scène, décousue, éparpillée et le mélange des genres qui égare le spectateur, ne parviennent pas à conserver l’intérêt philosophique de l’œuvre de Levin, ni un certain humour métaphysique, écrasé par la grosse farce et l’excessif spectaculaire. À vouloir donner tout à la fois dans le comique, le tragique, la séduction, la profondeur, le subtil, le grossier, le scatologique, le conte philosophique et le vaudeville, le consensus et le non-conventionnel, le risque est pris d’accoucher d’une œuvre sans qualités. Là est peut-être l’erreur principale de Laurent Pelly : avoir voulu marier la carpe et le lapin, c’est-à-dire la dimension ontologique d’une parabole théâtrale avec une superproduction grand public. Au final, ce n’est pleinement réussi pour personne. Condoléances. 

Bénédicte Soula


Funérailles d’hiver, de Hanokh Levin

Production T.N.T.-Théâtre national de Toulouse • 1, rue Pierre-Baudis • 31000 Toulouse

05 34 45 05 05

Site : www.tnt-cite.com

Courriel : accueiltnt@tnt-cite.com

Mise en scène : Laurent Pelly

Dramaturgie : Agathe Mélinand

Avec : Christine Murillo, Christiane Millet, Eddy Letexier, Patrick Zimmermann, Pierre Aussedat, Jean-Philippe Salério, Denis Rey, Olivier Jeannelle, Bruno Vincent, Benjamin Meneghini, Fany Germond, Marie-Lis Cabrières

Assistanat à la mise en scène : Caroline Chausson

Création costumes : Laurent Pelly et Marie La Rocca

Réalisation costumes : les ateliers du T.N.T. sous la direction de Nathalie Trouvé

Décors : Marie La Rocca

Création lumière : Michel Le Borgne

Création son : Aline Loustalot

Maquillages : Suzanne Pisteur

Réalisation marionnettes : Jean-Pierre Belin, Nathalie Trouvé

Diffusion : Jean-Laurent Paolini (directeur délégué) et Sophie Cabrit (administratrice de production) : 05 34 45 05 34, 05 34 45 05 14

T.N.T.-Théâtre de la Cité • 1, rue Pierre-Baudis • 31000 Toulouse

Réservations : 05 34 45 05 05

Du 29 septembre au 23 octobre 2010, mardi, vendredi et samedi à 20 h 30, mercredi et jeudi à 19 h 30, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 heures

22 € | 14 € | 13 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Clément 01/12/2010 01:07



La représentation de cette pièce s'est déroulé au Théâtre du Rond Point, dans le huitième arrondissement de Paris, ce mardi 30 Novembre 2010 à 21h00. Votre artcle est tout à fait lucide et juste
suite à mon opinion sur ce spectacle, moyen. Les actrices et acteurs sur-joues et nous emportent dans des situations plutôt grotesque, comme se retrouver sur l'Himalaya, sur le toit d'un
chalet... Ce road movie farfelue représente plus une farce qu'à un vaudeville. Quant à l'humour, celà faisait rire que les plus jeunes et non les adultes. Comme vous le dîtes, c'est plus un
spectacle populaire, mais chez les jeunes. Quant à la la finesse de l'humour est ailleurs. Bref, très déçu de l'adapation de l'oeuvre de Levin. 



Rechercher