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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 16:32

Chaud devant !


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Le Lavoir est un lieu tout neuf (ou presque), qui revendique haut et fort son originalité, sa créativité, son anticonformisme limite interlope. Avec une pièce de Copi, et « Frigo » en particulier, on est servi !

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« Frigos » | © Thierry Chassepoux

Jouer « Frigo » au Lavoir public, avec son décor de lessiveuses et de lavoirs centraux, évidemment, c’est une bonne idée. Les créations de Gilles Pastor ont ce truc en plus qui se prête tout à fait à la programmation concoctée par le metteur en scène Olivier Rey et le vidéaste Julien Ribeiro, locataires des lieux. Le Lavoir est en effet un lieu atypique, un club berlinois délocalisé à la Croix-Rousse, un laboratoire artistique qui brasse spectacles décalés, propositions incongrues, happenings décapants. Avec ses boules à facettes lumineuses, il a tout d’un cabaret, ce qui tombe bien puisque Frigo se déroule partiellement dans une boîte de nuit.

Difficile de raconter Frigo, qui fait exploser les limites de la rationalité et de la normalité : bienvenue sur la planète sida, dont on vient de découvrir l’existence mortifère au moment de l’écriture du texte par Copi (qui, soit dit au passage, devait y succomber lui-même quelques années plus tard). Sur cette planète, il y a L., personnage ambigu, homme juché sur talons aiguilles avec voix de fausset, minijupe style Chanel et collier de chien… Une folle, une vraie, à la fois magnifique et décatie, genre Copi ou Almodovar. Façon pays du Sud avec ses surenchères, son goût de la provoc, son humour noir…

L., c’est Jean-Philippe Salério, comme lors de la création en 2003. Un comédien capable d’une performance inouïe, puisque non seulement il incarne un homme-femme, mais tous les rôles de la pièce, tous ces personnages, ces adjuvants dont L. s’entoure, à l’instar de tous les transsexuels de bazar qui se respectent : la doctoresse Freud, la mère, le chien et bien d’autres encore. Il vit dans ce lieu improbable (oui, décidément, un lavoir, c’est parfait, inconfortable comme il se doit, lieu atypique de relégation), entouré de peluches monstrueuses, relié au monde par une multitude de téléphones, et il crève de peur. Parce qu’un immense frigo a poussé là au milieu du salon, parce qu’il y a des rats dégoûtants partout…

Dans le frigo, le spectre du sida

Faut-il le dire ? L. crève de solitude et de peur du vieillissement et de la mort. Lui qui fut mannequin, du moins l’affirme-t-il, se cache désormais pour écrire ses mémoires, terrorisé. Complètement schizophrène… Jean-Philippe Salério confère une humanité blessée à ce mec allumé, restitue tous les clichés du genre, capricieux, nombriliste, insupportable et… attachant.

Il est difficile de sortir cette pièce de son contexte de création. Par ces temps où la question des droits pour tous prend parfois des allures bien normatives, il est bon de rappeler l’outrance d’un Copi, son exigence de vérité, sa capacité à aller la chercher au tréfonds de l’inconscient, à fouiller les recoins de sa vie, tout ce qui fait scandale, avec une impudeur dont il fait un art.

Souvenirs de sa jeunesse ? Rêve gay ? Les danses du ventre de Gabriel Carman, le très jeune danseur transformiste algérien qui succède à Kiki qui avait créé le rôle en 2003, viennent hanter L. Elles sont fascinantes de grâce, de beauté, de virtuosité. Par-delà le trouble qu’elles font naître, il convient de rendre hommage à la maîtrise artistique de Carman, à sa présence, à la magie des images qu’il déploie.

La vidéo présentée en première partie, sorte de collage entre le texte de Copi et des photos d’archives tout droit sorties des albums de famille de Gilles Pastor, laisse perplexe au contraire. Même si, de l’aveu du metteur en scène, elle a contribué à la gestation du spectacle, elle joue un rôle presque parasite en débutant sur un propos qui sème la confusion et rend le texte inaudible. Mais le spectacle lui-même rattrape tout par sa force et sa liberté. 

Trina Mounier


Voir aussi Fermez vos yeux, monsieur Pastor, critique d’Élise Noiraud.

Voir aussi Marguerite et François, critique d’Élise Ternat.

Voir aussi Odette, apportez-moi mes morts, critique de Trina Mounier.


FrigosFrigo de famille et Frigo, de Copi

Version inédite au Lavoir public du spectacle créé du 15 septembre au 20 septembre 2003 à la villa Gillet de Lyon en résonance avec la Biennale d’art contemporain, 2003

Du 1er au 9 octobre 2004 aux Subsistances-Lyon

Du 14 octobre au 16 novembre 2004 au Théâtre de la Cité-Internationale-Paris

Reprise de la vidéo Frigo de famille (couleur, 2002, 13 minutes), saison 2003-2004 dans le cadre des Thés vidéos, la revue Éclair, Théâtre Paris-Villette

Production Kastôragile • 7, rue Pierre-Bourdan • 69003 Lyon

www.kastoragile.com

Mise en scène : Gilles Pastor

Avec : Jean-Philippe Salério

Et la participation de Gabriel Carman

Collaboration artistique : Catherine Bouchetal

Scénographie : Pierre David

Costumes : Pascale Robin

Son : Jean-Luc Simon

Lumière et régie générale : Denis Chapellon

Lavoir public • 4, impasse Flesselles • 69001 Lyon

09 50 85 76 13

Du 19 au 21 mars 2013 à 21 heures, le 23 mars 2013 à 21 heures, le 24 mars 2013 à 18 heures, et le 25 mars 2013 à 21 heures

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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