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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 12:01

Monstre-moi ton vrai visage


Par Emmanuel Cognat

Les Trois Coups.com


Le festival Omniprésences, organisé par le Théâtre de la Marionnette à Paris, propose depuis janvier, et jusqu’en avril, de découvrir les arts de la marionnette dans les lieux les plus insolites. C’est dans ce cadre que la Cie Les Rémouleurs sillonne les bars de la région parisienne avec sa roulotte de monstres. Surgissant tour à tour de derrière le comptoir, ces êtres difformes nous font entrer dans leurs vies et leurs univers tout humains. Et, malgré leur hideur et leur bizarrerie, nous émerveillent d’un bout à l’autre du spectacle.

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« Freaks, monstres, miroirs, merveilles » | © Gallia Vallet et Anne Bitran

Un spectacle de marionnettes dans un bar. Une drôle d’idée ? Plutôt une évidence pour qui se trouve assis sur l’une des chaises de la salle bondée d’Agnès, face au comptoir, qu’il voit soudain se transformer sous l’effet des jeux de lumière en un véritable castelet. Impression de naturel que renforce le passage instantané, lors de la mise au noir de la salle, d’un brouhaha comme seuls en connaissent les tenanciers à un silence digne des plus grands théâtres. Enfants et adultes guettent alors, mi-intrigués, mi-apeurés par la teneur du programme, l’apparition des premiers phénomènes. Mais il leur faudra attendre encore un peu, car ce sont les marionnettistes qui, déclamant à la manière d’un Monsieur Loyal l’incipit du film de Tod Browning qui a inspiré le spectacle, introduisent l’entrée des freaks :

« Nous ne vous avons pas menti, messieurs-dames, nous vous avons annoncé des monstres et vous avez vu des monstres ! Ils vous ont fait rire et trembler. Et pourtant, si le hasard l’avait voulu, vous pourriez être l’un d’eux. Ils n’ont pas demandé à naître. Mais ils sont nés, et ils vivent. Ils ont leurs codes, leurs lois. Offenser l’un d’eux, c’est les offenser tous. ».

Entre l’Être en bocal, qui se meut doucement dans son liquide nourricier. Le remplace le Darencéphale, tête-corps grognante et mangeuse de pierres. Viendront ensuite la Femme manchote, les Sœurs siamoises, l’Unijambiste danseur de music-hall… Tous ont quelque chose à nous dire, une destinée à partager, une facette de l’âme humaine à montrer. Et tous le font. Muets, comme retranchés dans leur monde intérieur ; en musique, respectant les règles tacites du spectacle ; ou encore verbeusement, interpellant le public comme le fera l’Unijambiste, d’une manière théâtrale, presque hystérique, derrière laquelle paraîtra toute la détresse du rejeté, et la recherche d’une connivence normalisatrice.

Merveilleux monstres

Malgré cette accumulation de difformités, c’est bien un émerveillement attendri que suscite chacune de ces apparitions. Un émerveillement qui, avant d’embrasser le monstre et son destin, prend sa source dans l’aspect marionnettique du spectacle. Car le miracle qui se produit chaque fois qu’un marionnettiste s’empare des contrôles du corps inerte pour le ramener à la vie est décuplé par l’aspect si peu humanoïde de certaines créatures. Comment quelques morceaux de mousse tassés dans un globe de verre peuvent-il ainsi, délicatement agités, paraître animés d’une vie propre ? Et ce sac de cuir percé de deux orifices qui devient une tête des plus expressives ? La réponse est évidente : par le brio des manipulateurs, qui sont aussi les créateurs de leurs marionnettes.

Anne Bitran, qui a mis en scène le spectacle avec Catherine Gendre, fait office de chef d’orchestre et nous offre les instants les plus impressionnants du spectacle, avec ses manipulations du Mangeur de pierres et de l’Unijambiste danseur. En comparaison de ce flamboiement, Bérénice Guénée apparaît d’abord plus discrète. Mais cette discrétion se transforme en un brillant atout lorsqu’elle s’empare d’une marionnette à manche à taille quasi réelle, derrière laquelle elle disparaît comme par magie. Jusqu’à ce que la marionnette elle-même la ramène sur le devant de la scène pour une étreinte d’une grande tendresse.

Bien sûr, la deuxième partie du spectacle, qui fait suite à l’entracte, est un peu moins enthousiasmante. Il faut dire que toutes les marionnettes ont été présentées et que les principales projections, autre point fort de la compagnie, ont été réalisées. Les différents phénomènes reviennent alors sous la lumière des projecteurs pour un dernier tour de piste. Et l’on réalise que l’objectif du spectacle, celui de nous faire comprendre que « si le hasard l’avait voulu, [nous aurions] pu être l’un d’eux », n’est pas tout à fait atteint. Ce qui est à la fois dommage et logique. La gageure était grande en effet, pour faire réellement voir l’humanité derrière le double obstacle du monstre et de la marionnette. Et d’autant plus grande la portée en cas de réussite…

Mais ce n’est pas grave. Car il aurait fallu pour cela faire un tout autre spectacle. Moins riche en émotions, plus complexe, plus torturé, moins immédiat. Et très probablement moins accessible. Ce qui n’était pas le désir de la compagnie, qui préfère, de toute évidence, se délecter du cri d’effroi mêlé d’éclats de rires, ce « Il me fait peur ! » d’un petit garçon déstabilisé par un monstre gigotant, qui lui réclame avec véhémence un baiser. 

Emmanuel Cognat


Freaks, monstres, miroirs, merveilles, d’après Freaks (la Monstrueuse Parade), de Tod Browning

Dans le cadre du festival Omniprésences

Théâtre de la marionnette à Paris

Site : www.theatredelamarionnette.com

Les Rémouleurs • hôtel de ville – service culturel • 69, avenue de Fontainebleau • 77310 Saint-Fargeau-Ponthierry

Site : www.remouleurs.com

Courriel : remouleurs@wanadoo.fr

Mise en scène : Anne Bitran et Catherine Gendre

Marionnettes : Anne Bitran, Bérénice Guénée

Musique : Scott Taylor

Lumières : Olivier Vallet

Chez Agnès • 21, rue Delizy • 93500 Pantin

– Métro : ligne 5, arrêt Église-de-Pantin

Mardi 12 février 2013 à 19 h 30

Durée : 1 heure

Gratuit

Autres représentations dans le cadre du festival Omniprésences :

– Mardi 19 février à 19 heures : Le Verre-à-pied, Paris (5e)

– Lundi 25 mars à 19 heures : L’Assassin, Paris (11e)

– Mercredi 27 mars à 20 heures : L’Orillon Bar, Paris (11e)

– Jeudi 28 mars à 20 heures : Le Saint-Joseph, Paris (11e)

– Vendredi 29 mars à 20 heures : café de la Place, Paris (11e)

En tournée :

– 18 et 19 mars 2013 à 21 h 30 : Festival Meliscènes, Auray (56)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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