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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 16:12

Le fou de joie

 

François d’Assise évoque les paysages d’Ombrie, les fresques de Giotto, les anecdotes poétiques des « Fioretti »… Dans « Francesco », au Lucernaire, Gilbert Ponté nous en offre un portrait d’une fraîcheur insoupçonnée, sur un texte de Dario Fo.

 

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« Francesco » | © B.-M. Palazon

 

Francesco a de quoi surprendre. Rendez-vous compte : riche héritier, tout autant belliqueux avec le voisin que courtois avec la voisine, il se met à avoir des visions, se fout à poil en pleine place publique, rend tous ses biens à son père, puis s’en va parler aux oiseaux et à un loup, embrasser un lépreux et sillonner l’Italie à la tête d’une bande d’allumés sans le sou, vivants d’Évangile et d’eau fraîche ! Francesco, c’est un troubadour menant une vie de patachon qui devient un jour un hurluberlu démuni, partageant la vie des pauvres et contestant les puissants. Portait rapidement brossé, soit, mais assez juste.

 

C’est ce personnage, débarrassé des oripeaux dont l’ont recouvert près de huit siècles de piété, que le texte jubilatoire de Dario Fo nous donne à rencontrer. Dans ce texte inédit, traduit par Valeria Tasca, Francesco apparaît comme un personnage déjanté, léger, joyeux, qui intrigue ses proches, bouscule les habitudes, tranforme le rapport au monde et à l’Église.

 

Acteur et dramaturge milanais, Dario Fo est au théâtre ce que Peppone est au cinéma. Formé à l’école des fabulatori du lac Majeur, proche du milieu ouvrier, s’opposant à l’occasion aux puissances ecclésiastiques, fondateur de la Nuova Scena puis de la Comune, il reçoit en 1997 le Nobel de littérature et voit son théâtre joué à travers l’Europe entière tout en demeurant méconnu en France.

 

L’expérience radicale et subversive d’un homme hors du commun

Avec Francesco, Fo dessine l’expérience radicale et subversive d’un homme hors du commun, aux prises avec un monde lui-même en mutation, alors qu’émergent une vie plus urbaine, une classe puissante de marchands, un vieillissement des institutions politiques et religieuses. Que ce début de xiiie siècle ressemble au nôtre !

 

Ainsi, le fondateur des franciscains n’est pas qu’une image pieuse héritée d’un lointain Moyen Âge. En témoignent nos contemporains qui le lisent, voient en lui un modèle de simplicité, d’anticonformisme, de rapport sain à la nature et à ses éléments. En témoignent aussi les nombreux artistes qu’il inspire, de Julien Green à Christian Bobin pour la littérature, de Rossellini à Zeffirelli pour le cinéma, sans oublier la mise en musique de sa vie et de ses textes par Angelo Branduardi.

 

François n’est pas absent non plus des planches. Après l’adaptation d’Adel Hakim du texte de Joseph Delteil en 1994, jouée jusqu’en 2010, voici une nouvelle lecture vivifiante d’un personnage haut en couleur que nous aurions bien tort de reléguer aux placards des sacristies.

 

Un passage réussi à Avignon

Gilbert Ponté a découvert le texte de Dario Fo voilà des années. Traduit au début des années 2000, créé une première fois en 2002, c’est grâce à la direction de Stéphane Aucante et à un passage réussi à Avignon en 2010 que ce spectacle nous revient à maturité au Lucernaire.

 

Italien lui aussi, comme en témoigne Giacomo, son autre spectacle en trois volets, plus autobiographique, Ponté fait revivre son compatriote en déployant des talents de conteur, faisant ressentir, de manière très sensible, le climat du moment, les caractères des personnages, l’humour des situations. Avec truculence, il déploie une geste de François d’Assise aux accents carnavalesques, plus proche des bouffes que des sages mystères médiévaux, au risque parfois de traiter son personnage avec dérision plus qu’avec humour.

 

L’essentiel de ce spectacle n’est pas documentaire, ce qui rend le spectateur indulgent aux anachronismes faciles ou aux inexactitudes historiques qu’il se permet (les gardes suisses pontificaux n’apparaîtront que trois siècles plus tard). Il est bien plutôt typologique, voyant en François le modèle d’une marginalisation qui transforme la société en l’interrogeant sur ses valeurs, ses réalisations, ses injustices.

 

Ainsi, le Francesco de Fo rappelle l’entreprise de l’Évangile selon saint Matthieu de Pasolini. Dans les deux cas, l’auteur fait passer une grande figure du christianisme du sacré au profane et, comme l’allégeant de toute charge religieuse, le rendant en quelque sorte à tout un chacun, lui offre une vigueur, une capacité d’interroger notre monde et ses plis, sans pour autant proposer un prêt-à-penser moralisateur. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com 


Francesco, de Dario Fo

Traduction : Valeria Tasca

Mise en scène : Stéphane Aucante

Avec : Gilbert Ponté

Musiques : Greg Beranger, J.-C. Lacroix

Lumières : Kosta Asmanis

Décor et accessoires : Karl Simonetti

Le Lucernaire (théâtre Paradis) • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34 ou www.lucernaire.fr

Du 17 novembre au 31 décembre 2010, du mardi au samedi, à 19 heures, relâche les 11, 15, 25 et 28 décembre 2010

Durée : 1 h 15

22 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

anne dietz 27/01/2011 21:57



Nous avons tellement aimé "Francesco" au Lucernaire que nous sommes allés voir "le monde est grand, Giacomo",au Kiron espace. Nous en sommes sortis avec le même plaisir énorme . Tant de vitalité,
de poésie, d'émotions ...  Que dire de plus que vos articles sur Francesco et Giacomo?  Francesco repasse en février mars 2011 au théatre la Bruyère , et la trilogie complète de Giacomo
à la mi mars au Kiron . Allez-y ! 



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