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8 juin 2010 2 08 /06 /juin /2010 16:52

« François d’Assise », plaidoyer

pour l’humanité

 

Après une longue et belle traversée à travers la Suisse, la France et le Québec, « François d’Assise » fait une halte au Théâtre Artistic Athévains. Le temps n’est plus au prêche pour la Cie du Passage, qui, après plus de soixante-dix représentations, continue d’enchanter le public. Honoré par la mise en scène d’Adel Hakim et par le jeu de Robert Bouvier, le texte méconnu de Joseph Delteil parvient jusqu’à nous. Pour nous « françoiser », pour nous émerveiller.

 

Quelque part, n’importe où, de la terre battue, et un homme. Autour de lui, tout est sombre, presque sordide. Un horizon bouché par des plaques de tôle, un muret de béton : tout dans la désolation du décor suggère une usine désaffectée ou un chantier abandonné. Mais déjà un détail dénote et remet en question ces premières hypothèses. Des chants d’oiseaux, bientôt remplacés par un chant liturgique, accentuent le mystère du lieu. Et lui, l’homme encapuchonné avachi sur son bloc de béton, reste là, immobile. Enveloppé dans l’opacité du lieu, on pourrait le supposer sans logis, ou peut-être criminel.

 

L’artifice scénique s’efface, nous sommes les témoins d’une naissance : celle de François d’Assise. Nous attendons avec lui que le jour se lève, que la conscience de cet homme toujours prostré s’éveille. Enfin, l’homme-enfant découvre son visage et déploie son existence, irradiante. Les mots de Joseph Delteil fusent de sa bouche, ils vibrent en phase avec le corps du jeune homme, qui déborde de vie. Trépignant, haletant, il nous livre ses premiers étonnements, ses ferveurs spontanées.

 

On l’aura compris, le François d’Assise qui vient nous dire son amour pour l’humanité est autant d’hier que d’aujourd’hui. Le paysage luxuriant que dessine son récit, celui d’une Italie qui regorge de richesses, s’efface derrière une générosité qui transcende les époques. Bien loin du mythe attaché au saint italien, au prédicateur mystique qu’en a fait l’Église catholique, le saint François ici présent est un concentré de sensualité, de puissante virilité. Et l’ordre franciscain, et l’ordre des Clarisses, c’est aussi une histoire d’amour passionnée avec la femme à la « chevelure physique », au « nom d’eau, de feu, d’esprit ».

 

francois-dassise mario-del-curto

« François d’Assise » | © Mario Del Curto

 

Rarement une pièce nous aura aussi bien fait approcher l’essence, mystérieuse, de la vie. À celui qui fut proclamé « Patron des écologistes », il fallait un théâtre des éléments. Invisibles, l’eau, le vent, le feu et la terre emplissent de leur force le regard et les gestes de Robert Bouvier. Tantôt sautillant tel un cabri inconséquent, tantôt figé dans une intense contemplation, l’acteur convoque sur scène la terre tout entière et la pose à ses pieds. Il nous la donne à observer, nous convainc grâce à sa belle et pleine présence de nous pencher dessus. Le style dynamique, délicieusement énumératif et plein de savoureux néologisme de Joseph Delteil nous propose de désencrasser notre regard, de le purifier.

 

Équipés pour une exploration du quotidien, de notre proche nature, nous voici sur le chemin de la déconstruction. Usages sociaux, primat de l’argent, du pouvoir, diktat de l’image et de la représentation sont balayés par l’authenticité et la simplicité qui se dégagent du spectacle. La mise en scène, minimaliste et symbolique, nourrit une remise en cause sous-jacente de la société du spectacle. Quand des éléments de décor viennent meubler la scène vide, ils sont portés ou tirés par l’acteur, qui leur donne ensuite vie par sa parole. La magie de ce théâtre fait alors de sacs plastiques des draps vénitiens, d’une rangée d’épis de blé un champ qui s’étend à perte de vue, de petites ampoules un ciel étoilé…

 

Aucune prédication dans cette performance, et pourtant nous nous sentons convertis. Alors que les utopies « posthumaines » se multiplient, cet hymne à la nature et à l’humanité se fait essentiel, primordial. Un théâtre de la résistance à l’ordre établi, précieux et poétique, comme on aimerait en voir plus souvent… 

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


François d’Assise, d’après Joseph Delteil

Adaptation : Adel Hakim et Robert Bouvier

Mise en scène : Adel Hakim

Avec : Robert Bouvier

Scénographie : Yves Collet

En collaboration avec : Michel Bruguière

Création lumières : Ludovic Buter

Assistanat mise en scène : Nathalie Jeannet

Direction technique : Bernard Colomb

Théâtre Artistic Athévains • 45 bis, rue Richard-Lenoir • 75011 Paris

www.artisistic-athévains.com

Réservations : 01 43 56 38 32

Du 8 juin au 11 juillet 2010, mardi à 20 heures, mercredi et jeudi à 19 heures, vendredi à 20 h 30, samedi à 16 heures et 20 h 30 et dimanche à 16 heures

30 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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