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24 juin 2010 4 24 /06 /juin /2010 17:27

Normand Chaurette : éloge de l’opacité

 

Le prix des Jeunes Metteurs en scène du Théâtre 13 est décidément riche en explorations, de toutes sortes. Cette fois, c’est une étrange partition, composée par le trop peu connu Normand Chaurette, qui nous est présentée. Joachim Serreau, décidant de monter « Fragments d’une lettre d’adieu lus par des géologues », met à bas le leitmotiv selon lequel ce théâtre est un pur chef-d’œuvre d’écriture, mais peu adapté à la réalité scénique.

 

prix-theatre-13-2010À partir d’un fragment de minerai, le géologue travaille à reconstituer une histoire : celle de la terre, de ses mécanismes secrets. On pourrait donc lui croire le goût de l’énigme, de la reconstitution. Mais les très scientifiques Lloyds Macurdy, Jason Cassily, Ralph Peterson et David Lenowski semblent renâcler devant la tâche qui leur est confiée. C’est que, cette fois, ils sont obligés de sortir de leur spécialité, de leur logique gouvernée par des principes de causalité, pour se pencher sur une réalité qu’ils connaissent fort mal : l’homme. Car le décès de l’un d’entre eux, l’ingénieur Toni Van Saikin, paraît mystérieusement lié à l’échec d’une opération scientifique menée au Cambodge.

 

Nous voilà devant une salle neutre, du genre de celles qui peuvent aussi bien se prêter à une réunion d’affaires qu’à une cérémonie funèbre, ou à n’importe quoi d’autre. Placés en demi-cercle, trois bureaux, encombrés d’un fatras de dossiers et de crayons, font écho à l’ennui qui se lit sur le visage des cinq hommes qui les occupent. Tous regardent en direction d’un pupitre de conférencier, ou peut-être de musicien, derrière lequel ils vont se succéder et prendre la parole, avec plus ou moins de bonne volonté. Enfin, à chaque extrémité du chapelet bureaucratique masculin, attendent deux femmes, dont la présence silencieuse peaufine la pesante atmosphère de huis clos.

 

C’est donc dans une sensation d’étouffement imminent, ponctué d’éclats de rire intempestifs, que la langue de Normand Chaurette retentit. Touffue, rythmée, on pourrait la décrire comme une parole lunatique, tel le climat cambodgien avec ses déluges et ses sécheresses. Tantôt dense, tantôt laconique, elle se déploie autour de fragments retrouvés sur le corps de l’ingénieur disparu, autant dire à partir de peu de choses. C’est un texte détraqué, qui ne dit pas autre chose que « Quand vous lirez ces lignes, dans cet endroit perdu du monde… ». C’est tout simple. Trop simple. Tellement dénué de sens que tout peut y être mis, que ces fragments d’une lettre d’adieu peuvent contenir une vaste part d’humanité, une grande universalité.

 

Et pour rendre ce fabuleux potentiel de l’inachevé, il fallait des acteurs susceptibles d’incarner des postures diverses et d’exprimer des systèmes de pensée différents. Et cela malgré la latitude de liberté limitée qui leur est allouée, puisqu’ils sont condamnés à tous témoigner dans les mêmes conditions. Ils se défendent alors avec talent : bien qu’étriqués dans leur costume, policés par la rigueur scientifique, ils dégagent tous une sensibilité propre. Du bon élève sans imagination au lyrique un peu grandiloquent, une première palette de caractères humains nous est exposée. Mais, face au piétinements, aux incohérences relevées dans les témoignages, l’opacité de l’« homme bizarre » qu’était Toni Van Saikin demeure.

 

La confusion progresse, la tension aussi. Les répliques se raccourcissent, interrompues par les interventions braillées par le président de la commission, dont le jeu tragi-comique sert avec intelligence la réflexion qui sous-tend l’enquête. La parole poétique et métaphysique des deux femmes, quand elle jaillit enfin, formule le parfait paradoxe du disparu. « Non, je ne saurais dire pourquoi Toni Van Saikin avait à ce point résolu de vivre alors qu’il était si évident qu’il allait mourir… » Comment ne pas comprendre à présent ce qui sans cesse échappait aux raisonnements logiques ? C’était la vie, tout simplement, le sens de la vie dans son mystère insondable.

 

Finalement, rien n’est résolu, et c’est très bien ainsi. Nous sortons au moins convaincus d’une chose : de la beauté qui réside dans l’acceptation de l’opacité… Car ces Fragments ne sont pas la métaphore d’une société déshumanisée, mais au contraire l’affirmation de l’existence humaine, de l’étendue de ses possibles. 

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Fragments d’une lettre d’adieu lus par des géologues, de Normand Chaurette

Dans le cadre du prix des Jeunes Metteurs en scène au Théâtre 13

Mise en scène : Joachim Serreau

Avec : Nicolas Buchoux, Charles Chemin, Félicien Delon, Julia Duchaussoy, Benjamin Kauffman, Jean-Patrick Gauthier et Sarah Stern

Scénographie : Théâtre du Point-d’Assemblage

Lumière : Lorenzo Jauneau

Costumes : Joachim Serreau

Assistant à la mise en scène : Gaëtan Brun-Picard

Production : Théâtre du Point-d’Assemblage

Soutenu par Anis Gras, le lieu de l’autre

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

www.theatre13.com

Réservations : 01 45 88 62 22

Mardi 22 juin 2010 et mercredi 23 juin 2010 à 20 h 30

15 € | 11 €

Pass 5 spectacles : 30 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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