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18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 19:29

Lagarce : singulier pluriel


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Douze jeunes comédiens, des fragments du « Pays lointain » mais aussi du « Journal » de Jean-Luc Lagarce, de la vidéo et du chant : quelle luxuriance ! Avec « Fragments d’un pays lointain », Jean‑Pierre Garnier propose un spectacle qui fourmille d’idées mais où l’émotion se perd parfois.

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« Fragments d’un pays lointain » | © Pierre Davy

Le Pays lointain est un continent littéraire, à défricher encore tant l’œuvre est dense. Jean-Luc Lagarce l’écrivit en 1995 juste avant de mourir du sida. Et la pièce semble justement écrite dans l’urgence de dire. Réécriture de Juste la fin du monde [ici et ici], l’œuvre fait éclater en effet les cadres. Les vivants côtoient les morts. La famille s’agrandit d’une famille choisie : celle des amis et des amants. Vingt ans de vie sont évoqués dans l’œuvre. Tout cela explique que le texte constitue un formidable matériau théâtral.

Terrain de jeu, le spectacle que Jean-Pierre Garnier met en scène l’est d’autant plus que le metteur en scène entrelace l’œuvre avec des passages du journal de l’auteur. Il souligne encore davantage la porosité qui existe entre la fiction et la vie, donne l’impression aussi que l’on est face à un inventaire. Or la luxuriance est ici un stimulant. On l’exhibe, on en rajoute. Ainsi, douze acteurs traversent sans cesse le plateau. Le cadre scénique se diffracte : petites photos, grand écran, travail scénographique sur la profondeur du plateau se côtoient : il y a comme une prolifération des images. Si les interprètes sont nos contemporains, les objets scéniques nous font voyager dans un autre temps. Les moments musicaux, plus ou moins heureux, traduisent, quant à eux, l’hétérogénéité du matériau.

De belles salves

De ce feu d’artifice émergent de belles gerbes. En vrac, on songe à la chanson de l’ami qui est devenu fou, à la fin du personnage L’Amant mort déjà, aux interventions des guerriers. Parfois, la salve déçoit au contraire. Le petit film que l’on projette a, par exemple, quelque chose de très artificiel. On n’y croit pas, on a l’impression qu’il y a tricherie, thème cher à Jean‑Luc Lagarce. On ne comprend pas bien non plus le sens de certaines interventions musicales. C’est un peu comme si les moments se bousculaient, comme si certaines scènes n’avaient pas le temps de trouver leur tempo On le perçoit surtout quand sont mis en scène des épisodes déjà présents dans Juste la fin du monde.

En définitive, les nombreuses trouvailles de mise en scène ne passent la rampe qu’avec les comédiens solides. Quand le Guerrier (Benjamin Guillet, tout en subtilités) et le Garçon (Harisson Arevalo, remarquable) s’emparent du plateau, le spectacle décolle. Il en est de même quand Anne Loiret donne vie à la mère de Louis. Mais certains en font trop (Camille Bernon), ou n’avaient pas encore rôdé leur jeu (Arthur Verret, Loulou Hansen) pour la première.

Une jeune génération nous parle ici de celle qui a vécu l’irruption du sida depuis ici et maintenant, où il est un peu plus facile d’évoquer la question de l’homosexualité. Ce dialogue entre l’auteur mort et ces jeunes vivants n’est pas sans intérêt. De même, la scénographie et les lumières d’Yves Collet sont comme toujours pertinentes et belles. Elles traduisent l’ambiance onirique de la pièce, et créent un espace poreux où communiquent la vie et le théâtre, les époques, la vie et la mort. Enfin, on est étonné par le fourmillement d’idées du metteur en scène, telle une eccyclème *, nouveau modèle.

Ces Fragments d’un pays lointain ne manquent pas donc de charme ni d’énergie, il reste simplement à nuancer, à faire mûrir le jeu de certains pour que l’on ait un peu moins parfois l’impression d’être face à une présentation de travail de sortie d’école. 

Laura Plas


* Sorte de plateforme mobile munie de roulettes qui permet de présenter des corps immobiles, souvent des morts, dans le théâtre grec antique.


Fragments d’un pays lointain, de Jean-Luc Lagarce

Éditions des Solitaires intempestifs

Cie Jean-Pierre-Garnier • 63, rue des Pyrénées • 75020 Paris

Courriel : compjgarnier@sfr.fr

Mise en scène : Jean-Pierre Garnier

Avec : Harrison Arevalo, Camille Bernon, Benjamin Guillet, Loulou Hanssen, Inga Koller, Maxime Le Gac Olanié, Anne Loiret, Mathieu Métral, Makita Samba, Sophie Van Everdingen, Arthur Verret

Scénographie et lumières : Yves Collet

Dramaturgie : Léo Cohen-Paperman

Collaboration artistique : Nais el-Fassi

Assistanat à la scénographie : Franck Lagaroje

Image de scène : Mathieu Mullot

Vidéaste : Pierre Davy

Création sonore : Sophie Van Everdingen, Inga Kollet et Benjamin Guillet

Production : Cie Jean-Pierre-Garnier, en coréalisation avec le Théâtre de la Tempête

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

Site du théâtre : www.la-tempete.fr

Métro : ligne 1, station Château-de-Vincennes (navette pour la Cartoucherie à partir de là ou bus 112, arrêt Cartoucherie)

Du 3 au 20 octobre 2013, les jeudi, vendredi et samedi à 20 h 30, samedi et dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 40

18 € | 14 € | 10 € | 8 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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