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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 13:34

La vie fracturée


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Le poids des non-dits et de la symbolique familiale plane sur cette pièce de la jeune dramaturge écossaise Linda McLean, à l’écriture inspirée de Pinter, pour la première fois traduite et mise en scène en France. À travers cinq scènes, cinq dialogues chaotiques peuplés de fantômes, « Fractures (Strangers, Babies) » approche le passé d’une femme, qu’on accompagne vers un avenir incertain… sans que le mystère identitaire ne se lève jamais tout à fait.

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« Fractures (Strangers, Babies) » | © Frédéric Iovino

C’est un oiseau, sur le balcon de May et Dan, qui subit la première fracture ; une aile brisée, une blessure hors champ qui cristallise en quelques répliques hachées, en quelques mots anodins qui contiennent bien plus que ce qu’ils semblent annoncer, le rapport de May au monde qui l’entoure. Dan est d’avis de laisser l’oiseau s’en sortir. D’ailleurs, ça suffit bien de laisser ces volatiles envahir leur balcon. Dans ce méandre relationnel où aucune conversation n’est anodine, où tout est un combat, May lutte sans relâche pour gagner du terrain, veut adopter, soigner, bercer… Incarnée avec sensibilité par Sophie-Aude Picon, May, fragile, exaltée, pleine d’une compassion qui la consume, exprime sans parvenir à aller au bout de ses paroles la lutte sans fin qu’elle mène contre les préjugés des autres.

Car le cœur de la pièce, autour duquel on tourne, le texte s’en approchant puis s’en éloignant en cercles concentriques, c’est un évènement traumatisant qu’on devine, une histoire brisée, sur laquelle les personnages osent à peine poser les mots. Un texte virtuose, d’une grande complexité psychologique, auquel la scénographie « blanche » et la mise en scène apparemment neutre de Stuart Seide, donnent un espace insoupçonné.

En cinq duos, cinq rencontres avec cinq hommes – son mari, son père, son frère, un homme rencontré sur un site de pratiques S.M. et un assistant social –, les dialogues, qui se révèlent de plus en plus violents, confrontent inexorablement May à une histoire dramatique, dans laquelle sa responsabilité semble difficile à définir, et dont elle tente de s’affranchir. Tandis que sur elle, femme seule, tous, témoins de près ou de loin du drame, usent leurs fantasmes, pensant l’influencer, elle est la seule à avancer, alors qu’ils restent perchés sur leur vision univoque. Et c’est elle qui les traverse, les marque et parvient à les dépasser.

La souffrance de May est un moteur de changement. « Tu vois tout. Ça ne sert à rien. Tout voir, ça paralyse », lui lâche cependant son frère croisé presque par hasard dans un parc, alors qu’il désapprouve le choix d’avenir qu’elle vient de faire. Tout voir, dans une pièce d’une clarté aveuglante où même le malaise éblouit, c’est plutôt une raison supplémentaire pour avancer dans la connaissance qu’on a de soi-même, en s’affranchissant du regard des autres. Quête de liberté d’un personnage acculé, à laquelle les interprètes, notamment Alain Rimoux, Jonathan Heckel et Sophie-Aude Picon, donnent une vérité qui serre la gorge. 

Sarah Elghazi


Fractures (Strangers, Babies), de Linda McLean

Texte français de Blandine Pélissier et Sarah Vermande, édité chez Théâtre Ouvert

Mise en scène : Stuart Seide

Avec, par ordre d’entrée en jeu : Sophie-Aude Picon, Éric Castex, Alain Rimoux, Maxime Guyon, Jonathan Heckel, Bernard Ferreira

Scénographie : Philippe Marioge

Costumes : Fabienne Varoutsikos

Lumières : Jean-Pascal Pracht

Son : Marc Bretonnière

Maquillage, coiffures : Catherine Nicolas

Assistante à la mise en scène : Marie Filippi

Production : Théâtre du Nord

Coproduction : Théâtre Ouvert

Avec l’aide à la traduction de la Maison Antoine-Vitez

Ce texte a reçu l’aide à la création du Centre national du théâtre

Théâtre de l’Idéal • 19, rue des Champs • 59200 Tourcoing

Réservations : 03 20 14 24 24, de 13 heures à 18 h 30 et sur www.theatredunord.fr

Création du 25 janvier au 14 février 2013 à 20 h 30, sauf le dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 30

23 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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