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25 novembre 2009 3 25 /11 /novembre /2009 16:19

« C’est pas Heiner Müller ? » « Mais il est mort il y a quatorze ans ! »


Par Lison Crapanzano

Les Trois Coups.com


En ces temps de commémoration de la chute du mur de Berlin, le Théâtre des Ateliers de Lyon présente un florilège foisonnant de l’œuvre de l’écrivain est-allemand Heiner Müller. Justesse, variété de tons et causticité seraient les mots clés de « For ever Müller ».

Une voix off résume ainsi le projet du metteur en scène Simon Delétang : « Heiner Müller disait que les interviews sont des performances, qu’elles ont plus à voir avec le théâtre qu’avec la littérature. For ever Müller est la tentative de lui donner raison ». Et cette tentative devient coup gagnant. Soulignons qu’il n’y a pas d’histoire à proprement parler, puisqu’il s’agit d’un montage d’entretiens, de poèmes, de récits et d’extraits de pièces de l’auteur allemand. Et si histoire il y a, c’est celle de la vie de Müller brossée par rapport à son œuvre : l’histoire d’un homme, l’histoire d’une écriture, l’histoire d’une pensée.

Heiner Müller est ce personnage vêtu de noir, maniant le langage avec truculence, un cigare glissé au coin des lèvres et un verre de whisky à la main. Le comédien Christian Taponard en Müller mûr – pour ne pas dire vieillissant – est remarquable de drôlerie sarcastique. Mathieu Besnier incarne quant à lui le jeune Müller avec moins de désenchantement et de cynisme. Souvent, ces deux Müller se partagent la scène et vont jusqu’à dialoguer, le vieux Müller jugeant le comportement du jeune avec un regard rétrospectif. Ce jeu sur le double met en évidence l’évolution de l’écrivain et peut-être avant tout son goût de se mettre lui-même en scène. Dès lors, passerait-il pour un intellectuel irrévérencieux et narcissique ? Il semblerait bien, mais Simon Delétang souhaite davantage mettre au jour la repartie cinglante et drolatique de l’écrivain.

« For ever Müller » | © David Anémian

Et l’on passe de scènes de divertissement ridiculisé par la mise en scène – comme celle où le chanteur allemand Rex Gildo se produit en dansant sur un plateau de télévision – à des scènes graves – comme celle du récit tragique d’un paysan de Croatie. Cette variété de registres et de rythme dans la narration souligne l’écart entre cet écrivain iconoclaste et la société révérencieuse dans laquelle il vit. À cet égard, cette rupture est particulièrement bien rendue dans une scène où Müller tue les journalistes par ses répliques assassines : il s’agirait de représenter sa sagacité réglant métaphoriquement son compte à la bêtise humaine.

Par ailleurs, le décor berlinois évolue sous nos yeux de manière symbolique. Ainsi en est-il des portraits de Staline, puis de Hitler, et ensuite du premier tirant la langue, qui se succèdent sur le mur à mesure qu’influe tel ou tel régime politique. En outre, l’exploitation du pan de mur tombé dès le début de la pièce est astucieuse, celui-ci devenant tour à tour plateau de télévision et sépulture. Enfin, une horloge sans aiguilles nous rappelle qu’au théâtre « le temps est sorti de ses gongs ». Et, parfois, les acteurs reviennent à la langue originale et originelle, l’allemand, comme s’il était besoin de pénétrer plus encore dans l’œuvre et la pensée de Müller, cet auteur qui a « un orage dans le cerveau ». Nous entrons ainsi dans un univers peuplé d’interviewers entreprenants, débordant de questions, de femmes folles et suicidaires, de spectres shakespeariens.

En tout état de cause, l’art théâtral ainsi que les relations entre comédiens et spectateurs sont interrogés tout au long de la pièce dans de plaisantes mises en abyme. Comme si Simon Delétang voulait lui aussi, à la manière de Müller, nous questionner sur l’acceptation tacite de ces conventions qui « ne marche[nt] qu’au théâtre ». Il s’agirait non pas de nous rendre acteurs, mais de stimuler notre entendement de spectateurs. Pari réussi ! 

Lison Crapanzano


For ever Müller, d’après l’œuvre et les entretiens accordés par Heiner Müller

Traductions : Jean-Louis Backès, Anne Bérélowitch, Jean-Louis Besson, Michel Deutsch, Jean Jourdheuil, Jean-Pierre Morel, Jean-François Peyret, Éléonora Rossi, Heinz Schwarzinger

Conception et mise en scène : Simon Delétang

Avec : Mathieu Besnier, Fabien Grenon, Valérie Marinese, Christian Taponard, Miriam Wagner

Avec la voix de Thomas Poulard

Collaboratrice littéraire : Claire Lintignat

Scénographie : Daniel Fayet

Lumières : Thomas Chazalon

Son : Nicolas Lespagnol-Rizzi

Costumes : Odrée Chaminade

Construction décor : Anne de Crécy, Gérard Rongier

Régie : Nicolas Hénault

Régie générale : Julien Louisgrand

Régie son : Pierre Xucla

Régie lumière : Matthieu Durbec

Régie plateau : Guillaume Lorchat

Stagiaire costumes : Coline Chauvin

Théâtre Les Ateliers • 5, rue du Petit-David • 69002 Lyon

Réservations : 04 78 37 46 30 ou www.theatrelesateliers-lyon.com

Du 18 novembre au 4 décembre 2009, lundi, mercredi et jeudi à 19 h 30, mardi, vendredi et samedi à 20 h 30, relâche le dimanche

Durée : 2 h 10

20 € | 18 € | 14 € | 10 €

Projection du film Je ne veux pas savoir qui je suis - Heiner Müller de Christophe Rüter et Thomas Irmer, mardi 24 novembre 2009 à 18 h 30 au Goethe-Institut • 18, rue François-Dauphin • 69002 Lyon

Exposition Heiner Müller-Portraits, du 18 novembre au 4 décembre 2009 au Goethe-Institut • 18, rue François-Dauphin • 69002 Lyon

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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