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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 16:32

« Cachafaz » : entre Aristophane et Sénèque


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Copi est un auteur fréquemment interprété au festival Mettre en scène, à Rennes. Cette année, la proposition est particulièrement originale puisque « Cachafaz », la dernière œuvre du dramaturge argentin, y est présentée sous forme d’opéra avec une musique d’Oscar Strasnoy et dans une mise en scène de Benjamin Lazar. Cette tragédie barbare en deux actes et en vers, créée à Quimper le 5 novembre 2010, allie avec efficacité le drame, la folie et l’humour.

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« Cachafaz » 

L’action est située à Montevideo, dans les années 1920, mais ce pourrait être de nos jours. Deux personnages caractéristiques de l’univers de Copi, un travesti transsexuel (Raulito) et son amant proxénète (Cachafaz) survivent dans le quartier pauvre de la ville. Ils sont détestés mais tolérés par les habitants de leur conventillo (au choix, « un bordel » ou « une courée »), car l’oncle de Raulito est commissaire de police.

Comme toujours, la langue de Copi est drue, verte, crue et ne recule devant aucune trivialité, comme en témoigne ce distique édifiant : « Tu m’as enfilé ton mandrin / Ça m’a remué l’intestin ». L’effet de contraste est saisissant entre la métrique, classique, de l’octosyllabe, le mètre du tango, par exemple, et cette truculence linguistique.

Le même décalage se constate entre le pathétique des situations et la vulgarité de l’environnement.

Tout cela aurait pu constituer autant de pièges pour Oscar Strasnoy, le jeune compositeur argentin à qui l’on doit la partition. Or il n’en est rien. Strasnoy a su créer une atmosphère musicale qui colle parfaitement à l’univers de Copi. Un des parallèles les plus réjouissants réside dans les pastiches de l’ouverture de la Force du destin de Verdi et du fameux catalogue de Don Giovanni de Mozart, qui est ici une énumération de pièces de viande ! Ces pastiches font écho au rapprochement qui peut être établi entre l’intrigue de Cachafaz et celle de Tosca. Ajoutons que la musique de Strasnoy, mélange de folklore argentin et de musique classique ou contemporaine, est admirablement servie par l’ensemble 2E2M, sous la direction précise et légère à la fois de Geoffroy Jourdain.

Reste à évoquer les interprètes, de grande qualité. Ils sont au nombre de trois (Cachafaz, Raulito et un policier) qui dialoguent avec un chœur, Les Cris de Paris, lui-même divisé en deux (hommes et femmes), comme dans la tragédie antique. Les deux principaux interprètes sont des barytons, baryton léger pour Raulito et baryton basse pour Cachafaz, et c’est une vraie trouvaille. Marc Mauillon est extraordinaire dans le rôle de Raulito. D’abord, c’est un remarquable comédien, mais sa performance vocale est également impressionnante. Le compositeur le fait chanter aux limites de sa tessiture dans les aigus, et il trouve moyen de le faire avec beaucoup de grâce et une véritable légèreté.

Marquons donc d’une pierre blanche cette incursion de Copi dans l’univers de l’opéra. Cachafaz, ce drame noir, digne de la Médée de Sénèque, que Copi traite avec un humour noir et dans une langue que n’aurait pas reniée Aristophane, est bien la preuve que l’opéra est toujours d’actualité au xxie siècle et qu’il peut être un art populaire. 

Jean-François Picaut


Cachafaz, de Copi

Musique : Oscar Strasnoy

Mise en scène : Benjamin Lazar

Direction musicale : Geoffroy Jourdain

Avec : Lisandro Abadie (Cachafaz), Marc Mauillon (Raulito), Nicolas Vial (le Policier), le chœur de chambre Les Cris de Paris et l’ensemble 2e2m (direction Pierre Roullier)

Décors : Adeline Caron

Costumes : Alain Blanchot

Lumières : Christophe Naillet

Maquillage : Mathilde Benmoussa

Dramaturgie : Lisandro Abadie

Production : Théâtre de Cornouaille-centre de création musicale, scène nationale de Quimper

Coproduction : maison de la Culture de Bourges ; Opéra-Comique ; Théâtre national de Bretagne-Rennes ; Opéra de Rennes ; Opéra de Saint-Étienne ; Théâtre musical de Besançon ; 2e2m avec l’aide à la production d’A.R.C.A.D.I.

Du jeudi 4 novembre 2010 au samedi 6 novembre 2010 à 22 h 15

au T.N.B.-Rennes, salle Serreau

Durée : 1 h 15

Théâtre national de Bretagne, Centre européen théâtral et chorégraphique

• 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

18 € | 10 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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