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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 19:39

Des rives du Tage à celles

de la Vistule en passant

par la Vilaine


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Nous voici au terme de ces trois semaines d’intense bouillonnement culturel que constitue Mettre en scène. Les trois spectacles dont nous allons parler illustrent ce brassage de la création européenne.

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« Casa e jardim » | © D.R.

Zig et More, de Marine Auriol : comment l’humanité résiste‑t‑elle à la dictature ?

Marine Auriol est une jeune auteur, metteuse en scène, comédienne et marionnettiste qui n’est pas encore au milieu de la trentaine. Sa metteuse en scène, Gaëlle Héraut, formée à l’École du Théâtre national de Bretagne est encore un peu plus jeune. Leur présence à Mettre en scène est, avec d’autres nous l’avons vu, la preuve que le festival est à l’écoute de la jeune création.

Zig et More est le premier volet d’une saga théâtrale en cinq épisodes, une épopée dit son auteur, qui s’intitule les Chroniques du grand mouvement. Ce travail est édité chez Théâtrales.

Un cataclysme, le Grand Mouvement, a eu lieu, il y a de cela quelques années. Un nouveau pouvoir unique s’est établi sur une portion de territoire soigneusement isolée du reste du monde. Une minorité, les Cadrieux – cette première partie n’explique pas ce nom –, s’oppose à ce pouvoir totalitaire.

Un jour, Zig, un petit Cadrieux, traverse un champ de mines. Malencontreusement, il met le pied sur l’une d’elles qui, heureusement, n’explose pas. Mais il ne peut plus bouger tant que quelqu’un n’aura pas désamorcé la mine, ici appelée gourde. C’est dans cette position que le surprend un garde à la solde du nouveau pouvoir, More. Ces deux‑là vont rester face à face pendant longtemps, très longtemps.

Les références constantes au Grand Mouvement semblent projeter l’action dans un futur et constituer Zig et More en un récit de science-fiction. En réalité, on pense surtout à des périodes passées (comme le rappellent de nombreuses mentions de frontières ou de lignes à l’Est ou à l’Ouest), et aussi à des pays actuels dans lesquels une dictature enferme son peuple non seulement dans un territoire géographique, mais également dans un discours idéologique contraignant.

Zig et More a des allures de conte ou de fable. Marine Auriol utilise d’ailleurs la parabole, dans l’épisode de la pomme, notamment. Dans une langue blanche, sans effets, où les phrases courtes sont privilégiées, l’action est réduite à presque rien. Néanmoins, on ne s’ennuie pas, sauf peut‑être juste avant que les choses ne se précipitent, dévoilant les vrais enjeux de la confrontation. Il y a sans doute là dix minutes de trop. Pourtant, le final est d’une intensité dramatique remarquable. On pense à la fin des Mains sales de Sartre. Il convient de saluer tout particulièrement la performance d’acteurs réalisée par les interprètes de Zig et More.

Casa e jardim, de Chris Thorpe : paroles et paroles

Depuis trois ans, la Cie Mala Voadora travaille avec le dramaturge britannique Chris Thorpe. Cette pièce est une coproduction de la compagnie, du centre culturel de Belém (Lisbonne) et du Théâtre national de Bretagne (Rennes). C’est un donc un bon exemple de coopération culturelle européenne.

Huit femmes, des amies ou au moins des relations, se rencontrent pour ce qui se donne comme une fête, un ou des anniversaires. Le titre Casa e jardim parodie volontairement et ironiquement la revue bon chic, bon genre Maison et jardin. Dans la première partie, nous sommes dans la maison, plus précisément dans un appartement. Des femmes s’y succèdent devant une longue table chargée de bouteilles. On papote, on y échange des nouvelles des unes et des autres, on y évoque plus ou moins directement ses petits soucis et on boit sec. Au cours de ces conversations à bâtons rompus, on comprend que toutes ou presque sont victimes de la crise ou que cette crise les met mal à l’aise. Les hantises et les phobies, les maladies, les problèmes sentimentaux ou familiaux sont évoqués. On finit par comprendre que la fête pourrait bien n’être qu’un prétexte et qu’un évènement grave se prépare, plus ou moins en secret. Cette première partie se termine par l’image assez menaçante, captée à l’extérieur et retransmise sur un écran de télévision, d’une femme brandissant devant elle un énorme couteau.

Après l’entracte, nous nous retrouvons dans le jardin de l’immeuble pour assister à ce qui s’y tramait quand on nous occupait à l’intérieur. Peu à peu va se révéler à nous le projet machiavélique et macabre de ces femmes. Et le rideau tombe sur la scène qui finissait le premier acte.

Le surtitrage de la pièce jouée en portugais rend difficile l’appréciation du spectacle. Le texte est prolixe, voire bavard, et les femmes parlent vite. Il faut donc lire de vrais pavés en un temps record et jongler avec des coupures de phrase qui ne sont pas toujours logiques. Sans parler des répétitions qui n’ont pas l’air d’être toutes volontaires et des moments, les plus dramatiques, où l’éclairage rend le texte illisible. Il reste évidemment peu de disponibilité d’esprit pour apprécier vraiment le jeu des comédiennes et comprendre le propos de la pièce. On se féliciterait presque de ce que le décor particulièrement dépouillé ne requiert aucune attention.

On sort de ce spectacle légèrement étourdi et frustré de n’avoir pu tout saisir d’une œuvre dont le thème est pourtant intéressant, l’interprétation rondement menée et les mécanismes plutôt habiles.

Magnificat, de Marta Górnicka : le chant comme un combat

Marta Górnicka, après une formation musicale et théâtrale (mise en scène), a choisi le chœur comme instrument d’expression et de combat. Chœur de femmes dénonçait la société de consommation, la réification de l’image sociale des femmes et la persistance du patriarcat. Magnificat, second volet de ce qui sera un triptyque, s’attaque aux stéréotypes véhiculés par la religion, dont la prégnance envahit la vie culturelle et politique de la Pologne et s’étend jusqu’aux relations entre les hommes et les femmes au sein de la famille.

Le chœur qui évolue devant nous est constitué de vingt‑quatre femmes d’âges et d’horizons sociaux divers. Pieds nus, elles sont habillées comme à la ville, de façon très naturelle. L’évolution des choristes sur la scène n’est pas sans évoquer une formation de combat, et le chœur, parfois, se transforme de façon évidente en phalange.

Magnificat, comme le suggère son titre, emprunte beaucoup aux chants liturgiques, à la liturgie mariale pour être précis : Magnificat et Stabat mater principalement. C’est que la figure de la Vierge (vierge et mère, figure de souffrance et de soumission) domine évidemment les stéréotypes féminins polonais. Marie n’est‑elle pas honorée sous le nom de reine de Pologne ? Cependant, le chœur utilise aussi d’autres formes de chant religieux comme le récitatif et la forme antienne-répons. Il ne se borne pas là pourtant, et son chant polyphonique a cappella emprunte aussi à la culture pop‑rock et utilise abondamment la parole scandée. Ainsi pratiqué, avec une chorégraphie qui le renforce encore, le chant acquiert une force dramatique qui le rapproche de l’énergie d’un chœur antique.

Le détournement et la parodie sont les armes favorites de Marta Górnicka et de ses choristes. Ainsi, elles détournent des textes ou des airs religieux, nous l’avons vu, mais elles parodient aussi bien des recettes de cuisine et des textes commerciaux que le Cantique des cantiques.

C’est vraiment un travail remarquable, émouvant et drôle, une œuvre musicale à part entière et un vrai texte politique de combat, qui s’achève superbement par une interprétation polyphonique de la première phrase du Magnificat

Jean-François Picaut


Festival Mettre en scène, 16e édition

Du 7 au 24 novembre 2012 à Quimper, Lannion, Vannes, Brest, Lorient, Saint‑Brieuc et Rennes Métropole

Zig et More, de Marine Auriol

Mise en scène : Gaëlle Héraut

Avec : Philippe Lardaud, Anthony Le Foll, David Maisse, Cédric Zimmerlin

Théâtre de la Paillette • 2 rue du Pré-de-Bris / 6, rue Louis‑Guilloux • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du 21 au 24 novembre 2012

Durée : 1 h 30

19 € | 10 € | 9 € et abonnements

Casa e jardim, de Chris Thorpe

Mise en scène : Jorge Andrade, assisté de Cláudia Gaiolas

Avec : Crista Alfaiate, Anabela Almeida, Tânia Alves, Joana Bárcia, Carla Bolito, Maria Ana Filipe, Mónica Garnel, Ana Lúcia Palminha

L’Aire libre • 2, place Jules-Vallès • 35136 Saint-Jacques-de-la-Lande

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du 21 au 23 novembre 2012

Durée : 1 h 45 avec entracte

19 € | 10 € | 9 € et abonnements

Magnificat, de Marta Górnicka

Chorégraphie : Anna Godowska

Avec : Justyna Chaberek, Ewa Chomicka, Alina Czyzewska, Paulina Drzastwa, Alicja Herod, Anna Jagowska, Katarzyna Jaznicka, Ewa Konstanciak, Ewa Kossak, Katarzyna Lalik, Agnieszka Makowska, Kamila Michalska, Katarzyna Migdalska, Jolanta Natecz‑Jawecka, Natalia Obrebska, Anna Reczkowska, Anna Rusiecka, Monika Sadkowska, Karolina Szulejewska, Kaja Stepkowska, Iwona Tolbinska, Agata Wencel, Karolina Wiech, Anna Wodzynska, Anna Wojnarowska

Assistante scénographie : Anna Maria Karczmarska

Théâtre du Vieux-Saint-Étienne • 14, rue d’Échange • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du 22 au 24 novembre 2012

Durée : 45 min

19 € | 10 € | 9 € et abonnements

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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