Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 13:52

Promenade

entre chorégraphie, cirque

et théâtre (chanté)


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Mettre en scène va entrer dans sa dernière semaine. C’est l’occasion de jeter un œil dans le rétroviseur pour apprécier trois spectacles vus en fin de semaine dernière.

a-bas-bruit-615 christophe-raynaud-de-lage

« À bas bruit » | © Christophe Raynaud de Lage

Rabah Robert, de Lazare : à la recherche d’une mémoire éclatée

Ancien élève de l’école du Théâtre national de Bretagne de 2000 à 2003, Lazare est auteur, metteur en scène, acteur improvisateur. Ce fils d’immigré algérien termine avec Rabah Robert, touche ailleurs que là où tu es né la trilogie inaugurée avec Passé - je ne sais où, qui revient et poursuivie avec Au pied du mur sans porte, pièce donnée au festival Mettre en scène 2011. Nous suivons toujours Libellule, ce jeune homme qui a glissé d’entre les murs et qui n’en finit pas de se heurter à la vie de celui qui fut Rabah et qui devint Robert, son père.

Il est ici question de la vérité d’un homme, mais aussi de la relation qui a uni cet Algérien à une Française, métaphore des relations complexes qui attachent ensemble et séparent l’Algérie et la France. Au gré d’une mémoire éclatée, parcellaire, on parcourt ainsi l’Histoire, de Bugeaud avec sa casquette et ses « enfumades » à la « décennie terrible » (celle des années 1990), en passant évidemment par la guerre d’Algérie ou guerre de libération, l’ascension des généraux et la révolution trahie. C’est cette dernière qui est au cœur de la vie de Rabah/Robert et donc de la quête de Libellule à laquelle participent aussi ses sœurs et sa mère, dont les mémoires s’entrechoquent. On s’interroge beaucoup notamment sur ses rapports avec le Front de libération nationale (F.L.N.).

La langue de Lazare est une langue poétique, volontiers scandée, chantée et même dansée. Il y mêle allègrement les registres, du plus noble au plus trivial. De la même façon, il joue sur divers styles de musique, du lyrique jusqu’au rap en passant par la chanson et des sortes de chants de travail africains. Il aime jouer sur les sons et les mots, pratiquant sans réserve le collage : discours politiques actuels et discours coloniaux, le tout agrémenté de fragments d’un discours commercial, dans une sorte de jeu de miroirs sans fin. Le texte et l’histoire sont ainsi perpétuellement déconstruits aux confins de l’absurde et à la limite de l’intelligibilité.

À ce jeu, certains spectateurs (de bonne volonté, pourtant) décrochent comme en ont témoigné des applaudissements qui, pour n’être pas rares, paraissaient convenus.

Rabah Robert, il est vrai, malgré le grand talent des comédiens issus de la Cie Vita nova donne parfois l’impression d’une œuvre en voie d’achèvement. Il faut souhaiter que ce passage à Mettre en scène soit l’occasion d’aller jusqu’au bout d’une démarche ambitieuse en quête d’une sorte de théâtre total.

À bas bruit, de Mathurin Bolze : la magie du mouvement

Voilà un spectacle qui se situe au carrefour de la danse, de la gymnastique acrobatique, du cirque et un peu du théâtre, comme les aime Jean‑Louis Beauvieux qui les accueille au Grand Logis à Bruz (35). Vous vous reporterez avec profit à la critique de Trina Mounier publiée récemment dans nos colonnes.

À bas bruit par la compagnie Les Mains, les Pieds et la Tête aussi (M.P.T.A.) nous parle du mouvement, de la marche plus spécialement, et des rapports entre personnes. On y confronte l’apparence et la réalité dans des situations binaires : l’envol vs la chute, la danse vs le combat, l’amour vs la violence. On y travaille la répétition et donc le même qui, par une suite de changements subtils, devient autre.

Les trois interprètes (Élise Legros, Mitia Fedotenko et Cyrille Musy) sont excellents, mais la palme revient sans conteste à Élise Legros qui ajoute à la séduction et à l’audace de ses acrobaties une élégance et une grâce exceptionnelles.

Tout ici est extrêmement esthétisé, et si tout ne fait pas sens, comme le panneau métallique ou la projection finale, tout y fait image.

Les Oiseaux, d’après Aristophane : toute l’humaine condition

Pour la première fois depuis sa création en 1984, la Cie Catalyse, compagnie de comédiens handicapés mentaux fondée par Madeleine Louarn, se frotte à la comédie. Pour cela, la metteuse en scène a choisi d’adapter les Oiseaux d’Aristophane.

Cette pièce est généralement datée de 414 avant Jésus‑Christ. Le maître de la comédie ancienne chez les Grecs nous y raconte l’histoire de deux Athéniens. Excédés par les défauts des hommes (cupidité, fausses croyances, plaisirs faciles) et les outrances de la démagogie qui défigure leur ville, ils décident d’émigrer chez les oiseaux. Là, ils vont fonder une cité nouvelle : Coucouville‑les‑Nuées.

Comme il est de tradition dans la comédie ancienne, sur cet argument fantaisiste, Aristophane va greffer une critique de la religion, des sciences de son époque et des institutions. Ce qui lui permet en creux d’esquisser sa conception de la démocratie et des rapports entre les hommes et les dieux.

Le choix d’Aristophane est judicieux. La fantaisie de l’argument permet d’écarter le réalisme et libère l’imagination. Le fond de la pièce autorise le recours au décalage et à la dérision pour parler des travers de notre société et de la démocratie. Madeleine Louarn ne s’en prive pas, sans abuser pour autant de cette facilité.

Les conditions du travail avec des comédiens handicapés imposent des séquences courtes, la présence d’un souffleur au plus près des acteurs et le sous‑titrage des dialogues. Tout cela est fait avec beaucoup de délicatesse et de réussite, si l’on excepte quelques sous‑titres illisibles, car cachés par cet élément essentiel du décor que constituent les nombreux ballons suspendus.

Les chansons sont porteuses d’une réelle fantaisie. Les décors, discrets, sont empreints d’une réelle poésie comme quelques trouvailles scénographiques. Les costumes, parfois très drôles, chatoient de couleurs vives. Et la chorégraphie, signée Bernardo Montet, apporte une vraie grâce à l’ensemble.

Comme à chaque spectacle de Madeleine Louarn, on reste confondu par la qualité du jeu des comédiens handicapés. Il y faut certainement des trésors d’ingéniosité, beaucoup de respect et une grande patience réciproque. 

Jean-François Picaut


Voir aussi l’Empereur de Chine, critique d’Aurore Krol.


Festival Mettre en scène, 16e édition

Du 7 au 24 novembre 2012 à Quimper, Lannion, Vannes, Brest, Lorient, Saint‑Brieuc et Rennes Métropole

Rabah Robert, de Lazare

Mise en scène : Lazare

Avec : Guillaume Allardi, Anne Baudoux, Benjamin Colin, Bianca Iannuzi, Julien Lacroix, Bénédicte Le Lamer, Mourad Musset, Giuseppe Molino, Yohann Pisiou

Théâtre du Vieux-Saint-Étienne • 14, rue d’Échange • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du 13 au 17 novembre 2012

Durée : 2 heures

19 € | 10 € | 9 € et abonnements

À bas bruit, de Mathurin Bolze

Conception et mise en scène : Mathurin Bolze

Avec : Mitia Fedotenko, Élise Legros, Cyrille Musy

Assistante à la mise en scène : Marion Floras

Le Grand Logis • 10, avenue du Général-de-Gaulle • B.P. 17157 • 35171 Bruz cedex

Du 13 au 17 novembre 2012

Durée : 1 h 10

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

19 € | 10 € | 9 € et abonnements

Les Oiseaux, d’après Aristophane

Chorégraphie : Bernardo Montet

Mise en scène : Madeleine Louarn

Adaptation : Frédéric Vossier

Avec les comédiens de l’atelier Catalyse : Tristan Cantin, Claudine Cariou, Christian Lizet, Anne Menguy, Christelle Podeur, Jean‑Claude Pouliquen, Sylvain Robic

Souffleuse : Stéphanie Peinado

Accompagnement pédagogique, souffleuse : Erwana Prigent

Scénographie : Marc Lainé

Costumes : Claire Raison

Théâtre national de Bretagne, Centre européen théâtral et chorégraphique • salle Ropartz • 14, rue Guy‑Ropartz • 35700 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du 14 au 17 novembre 2012

Durée : 1 h 40

19 € | 10 € | 9 € et abonnements

Tournée :

– du 12 mars 2013 au 15 mars 2013, Nouveau Théâtre d’Angers, grande salle

– du 21 mars 2013 au 22 mars 2013, Théâtre de la Fonderie, Le Mans

– le mercredi 27 mars 2013, dans le cadre du festival Panoramas nº 16 au Théâtre du Pays-de-Morlaix, espace du Roudour à 20 h 30

– du 2 avril 2013 au 5 avril 2013, C.D.N. de Caen, Théâtre des Cordes

– du 16 avril 2013 au 17 avril 2013, Le Quartz à Brest

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher