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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 20:49

Le cri du chœur


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Entre solos, chœur et parades, cette nouvelle édition du festival Latitudes contemporaines montre qu’il mérite toujours son nom, nous faisant voyager de formes en formes, d’une école à l’autre, revendiquant un esprit sans frontières. Preuve en est avec cette première semaine de festival.

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« All Ears » | © Robin Junicke

« All Ears », la participation au cœur du spectacle

C’est à notre hauteur que se déploie, en catimini, la dramaturgie passionnante du spectacle All Ears, proposition de Kate McIntosh. Un postulat de départ qui nous lie via des dizaines de questions – sur nos habitudes, nos influences, nos humeurs… – auxquelles nous répondons en direct, et qui trouvent leur accomplissement au fur et à mesure de la performance.

Face à nous, Kate McIntosh semble expérimenter, avec un délicieux humour pince-sans-rire, les réponses possibles aux questions suivantes, philosophico-existentielles :

– Comment mettre en exergue les réactions d’un public contemporain condamné à rester silencieux, pour en faire une dramaturgie à géométrie variable ?

– Comment construire une écoute à partir d’une figure imposée, et une symphonie à partir du silence ?

– Comment recréer une pluie d’orage avec des chaises et des sacs en papier, et y retrouver son âme ?

All Ears met en scène un dispositif inversé où c’est l’artiste, descendant de son piédestal, qui cherche à mieux nous connaître pour nous mettre collectivement en jeu. Grâce à Kate McIntosh, fée organisatrice dont le grain de folie douce a vite conquis son auditoire, le public vit une histoire commune dans laquelle chacun et chacune a une clé pour se reconnaître, une main tendue pour collaborer à un moment à la construction collective. Toujours présente en salle et sur la scène pour permettre aux liens de se créer, la lumière s’éteint lorsque Kate McIntosh s’éclipse temporairement, décidant de nous laisser créer une partie du spectacle… et jubiler ensemble du chaos libérateur qui s’ensuit – ou d’un silence assez sublime, c’est selon.

Esprit classificateur mais jamais contraignant, Kate McIntosh influence nos décisions, mais se joue de la position de l’artiste démiurge en imposant la participation (et ses limites) comme seule clé de lecture possible du spectacle… sans jamais laisser de côté ceux et celles qui ne prennent pas position et préfèrent observer. Tout ce qu’on donne, elle le renvoie ou le transforme : All Ears devient alors une expérience autocréatrice où l’illusion du partage total entre public et artiste n’a jamais semblé aussi proche…

« D’après une histoire vraie » prend à la gorge

Fête des sens, rêve de spectacle, jubilation collective… On a déjà beaucoup écrit sur la dernière création de Christian Rizzo, et les mots sont frustrants tant ils peinent à retranscrire l’émotion que ce spectacle procure.

Inspiré par les danses folkloriques, notamment les cérémonies rituelles soufies, Christian Rizzo recrée, autour d’un plateau uniquement masculin – une troupe de huit danseurs aux personnalités explosives, et le soutien fantastique et haletant d’un duo de musiciens percussifs –, les attitudes et socialisations de la communauté masculine, pour mieux en questionner les codes.

Dans un déploiement de joie et de concentration folles, toujours intimement mêlées, les scènes de bravoure, de compétition sans enjeu, de pouvoir et de représentation s’enchaînent sans répit, nouant l’estomac du spectateur. Les mises en scène métaphoriques d’abandon, d’inclusion, de duo, de miroir, d’affrontement racontent une singulière histoire en même temps qu’une tension dramatique.

Célébrant l’alliance de la force physique et de la grâce ultime, défi à la pesanteur et à la fatigue qui s’inspire du don physique total des derviches tourneurs, D’après une histoire vraie réinvente la danse rituelle et de célébration pour poser, en émotion, la danse comme manifeste d’appartenance et aussi comme moyen de se démarquer, d’investir différemment un territoire. Dans leur exploration du rituel, du retour incessant du même, les danseurs nous accompagnent progressivement, avec une tension savamment dosée, dans une entrée en transe collective.

La joie pure du mouvement, du rythme, du son, des retrouvailles en groupe – duo, trio, quatuor, collectif –, finalement explose, et se transmet au public dans le ressenti fou d’un partage vraiment communiqué, dans l’exploration d’une danse enfin lisible. Les sourires, les rires, le grand éclat de voix salvateur qui clôt le spectacle laissent les spectateurs K.‑O. debout. Point n’est besoin de mots pour se retrouver.

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« Ha ! » | © Hervé Véronèse

« Ha ! », cri du chœur

Jeune chorégraphe d’origine marocaine, autodidacte ayant appris son métier dans les cabarets des danseuses orientales, Bouchra Ouizgen a partagé une création à mi-chemin entre la transe, la performance et le chant qui a bouleversé la salle. Chœur de femmes intergénérationnel, « Ha ! » impose une forme simple et directe : un langage commun qui se passe d’une langue commune.

Construit collectivement par quatre femmes complices, danseuses et chanteuses de profession que Bouchra Ouizgen est allé chercher au fin fond des cabarets de Marrakech, Casablanca ou Tétouan, Ha ! explore le registre formel de la psalmodie, ce rituel parlé-chanté qui part de la voix pour aller jusqu’à la transe physique. Poussé à son paroxysme, on finit par ne plus savoir par qui le son est formulé, et s’il vient de la gorge ou de tout le corps…

Leurs textes de base, étirés jusqu’à n’être plus que des sons d’une pureté affolante, ce sont des poèmes profanes issus de la culture arabe, afghane ou perse. Que l’on comprenne ou pas ce qui est dit – et Bouchra Ouizgen semble nous dire que cela a moins d’importance que ce qui se passe, entre ces femmes, sur le plateau –, c’est un symbole fort, s’il en est, que ces textes d’hommes repris par des femmes arabes, parlant d’amour, de folie douce, glorifiant les moments d’égarement créateurs d’extase et du sentiment de communauté.

Dans une scénographie volontairement dépouillée et une lumière légère, la présence de ces quatre femmes et leurs chants résonnent comme un rituel, versant féminin et vocal de la transe de groupe de Christian Rizzo. Pour elles, la folie est positive, tel cet emballement collectif du féminin qui se libère de tout carcan, cette exploration des possibles de la voix et du corps, du hors-limite cher à Artaud et dont ces femmes pourraient être héritières.

Par-delà les thématiques explorées, les questions de famille, de transmission et d’héritage culturel à réinvestir planent au-dessus de tout le spectacle. Une beauté sans limite sourd du regard, des postures, de la fierté de ces femmes au parcours singulier, d’âges et de physiques différents et complémentaires, à mille lieues des interprètes calibrés du milieu de la danse contemporaine. Soutenue par Boris Charmatz et Mathilde Monnier à son arrivée en France, Bouchra Ouizgen affirme une volonté farouche de tracer sa route hors des sentiers battus. On ne peut que s’en réjouir. 

Sarah Elghazi


All Ears, de Kate McIntosh

Concept et interprétation : Kate McIntosh

Dramaturgie : Pascale Petralia, Tim Etchells

Son : John Avery

Lumières : Chris Copland

Direction technique : Simon Stenmans

Coordination de production : Ingrid Vranken

Production : SPIN

Dans le cadre du festival Latitudes contemporaines

Maison folie de Wazemmes • 70, rue des Sarrazins • 59000 Lille

Réservations : 09 54 68 69 04 ou billetterie@latitudescontemporaines.com

Le mardi 10 juin 2014 à 20 heures

Durée : 1 h 15

13 € | 7 € | 5 €

D’après une histoire vraie, de Christian Rizzo / L’Association fragile

Conception, chorégraphie, scénographie et costumes : Christian Rizzo

Avec : Fabien Almakiewicz, Yaïr Barelli, Massimo Fusco, Miguel Garcia Llorens, Pep Garrigues, Kerem Gelebek, Filipe Lourenço, Roberto Martínez

Musique originale et interprétation : Didier Ambact et King Q4

Lumière : Caty Olive

Régie générale : Jérôme Masson

Arrangements sonores : Vanessa Court

Régie lumière et vidéo : Arnaud Lavisse

Régie lumière : Samuel Dosière

Administration, production, diffusion : Bureau Cassiopée / Léonor Baudouin, Mélanie Charreton, Isabelle Morel et Camille Rondeau

Production déléguée : L’Association fragile

Coproduction : Théâtre de la Ville à Paris, Festival d’Avignon, Opéra de Lille, centre de développement chorégraphique de Toulouse - Midi-Pyrénées, La Ménagerie de verre à Paris, La Filature, scène nationale à Mulhouse, L’Apostrophe, scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val-d’Oise, centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape

Avec le soutien du conseil régional Nord - Pas-de-Calais, de la convention Institut français + ville de Lille, de l’Association Beaumarchais-S.A.C.D. et de l’Institut français dans le cadre du fonds de production Circles

Avec l’aide du Phénix, scène nationale de Valenciennes

Dans le cadre du festival Latitudes contemporaines

Opéra de Lille • 2, rue des Bons-Enfants • 59000 Lille

Réservations : 09 54 68 69 04 ou billetterie@latitudescontemporaines.com

Les mercredi 11 juin et jeudi 12 juin 2014 à 20 heures

Durée : 1 h 10

22 € | 15 € | 13 € | 7 € | 5 €

Ha !, de Bouchra Ouizgen

Création chorégraphique : Bouchra Ouizgen

Chanteuses, danseuses : Bouchra Ouizgen, Kabboura Aït ben Hmad, Fatéma el‑Hanna, Naïma Sahmoud

Création lumières : Jean-Gabriel Valot

Documentaliste : Otman el-Mernissi

Régie : Thalie Lurault

Directrice de production : Fanny Virelizier

Coproduction : festival Montpellier danse 2012, Les Spectacles vivants-Centre Pompidou, KunstenFestival des arts, Fabbrica Europa, Institut français / ministère des Affaires étrangères et européennes (Paris)

Avec le soutien du programme Afrique et Caraïbes en création de l’Institut français

Dans le cadre du festival Latitudes contemporaines

Maison folie de Wazemmes • 70, rue des Sarrazins • 59000 Lille

Réservations : 09 54 68 69 04 ou billetterie@latitudescontemporaines.com

Le vendredi 13 juin à 20 heures

Durée : 1 heure

13 € | 7 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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