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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Cocker et Spalding : le grognard et l’ingénue
Un soleil implacable a écrasé Vienne toute la journée. C’est donc dans une enceinte surchauffée qu’une foule dense est venue voir « sa » vedette. Elle attend Joe Cocker, mais ce sera d’abord Esperanza Spalding !
Jeudi 1er juillet 2010
Qui croirait, en voyant cette frêle et fraîche jeune fille aux allures d’ingénue, qu’Esperanza Spalding possède un palmarès digne d’une forte en thème ? C’est pourtant le cas. Miss Spalding est professeur de basse à la prestigieuse école de jazz Berklee, à Boston, depuis l’âge de 20 ans (elle en aura 26 en octobre prochain).
Crânement plantée, toute menue dans sa petite robe courte, à côté de sa contrebasse qui la dépasse de plus d’une bonne tête, perruque afro comprise, Esperanza entreprend sans le moindre stress apparent de conquérir un public qui, à plus des trois-quarts, n’est pas venu pour elle. Et, ma foi, son énergie, sa voix claire à la tessiture étendue et son jeu subtil à la contrebasse réussissent à capter l’attention de ceux qui n’avaient guère d’autre projet que d’occuper une bonne place pour la suite. Son chant particulièrement pur, mêlant paroles et scat sur un rythme très swing, a, il est vrai, de quoi surprendre et séduire les non-initiés.
Le public semble s’éloigner, désarçonné, lorsque, délaissant sa contrebasse, elle s’empare d’une basse électrique pour quelques morceaux plus ardus. Une sonorisation quelque peu indiscrète avec un micro voix peu précis à cet instant n’arrangent rien. Esperanza Spalding reprend le contrôle avec un morceau brésilien, puis le perd avec une pièce de Wayne Shorter. Nullement découragée, elle repart à l’assaut en obtenant une participation plus que symbolique sur un scat pourtant difficile. Réclamée à cor et à cri pour un bis par un public « jazzeux » parfaitement conquis, lui, elle recueille un honnête succès même si on est en droit d’estimer qu’elle méritait mieux !
Joe Cocker | © Jean-François Picaut
Pendant l’entracte, l’impatience gagne vite la foule, qui couvre littéralement toute la colline de Pipet. Enfin, précédé de ses musiciens, paraît celui que les papys-mamies boomers, les quinquas, les quadras et les autres attendent avec tant d’ardeur.
La silhouette est alourdie d’un bon ventre, l’allure paraît chancelante et le souffle un peu court, mais, dès les premières paroles de la première chanson, la foule grogne de satisfaction. Le charme, vieillissant, de Joe Cocker opère encore malgré une élocution parfois empâtée. Et il faut reconnaître que le vieux lion a encore de beaux restes et de la hargne à revendre. Porté par l’enthousiasme de son public, il réussit même à conclure la plupart de ses chansons par un saut, dont la chute correspond avec la dernière note marquée d’une main impérieuse. De toute façon, quand la voix fléchit, l’orchestre qui délivre du « gros son » comme il se doit (coup de chapeau personnel au saxophoniste Norberto Fimpel) et les chœurs (qui comptent une bassiste dans leurs rangs, Oneida James-Rebbeccu) sont là pour le soutenir. La ferveur tourne au délire ou presque quand, vers la fin du concert, Cocker entonne ses vieux tubes, dont Unchain My Heart et Do You Need Anybody. C’est un public sous le charme qui quitte à regret le théâtre après avoir espéré en vain un second rappel.
Atmosphère très différente au Club de minuit, où l’on communie dans le souvenir d’Ella Fitzgerald : I Remember Ella, un spectacle et un CD produits par Philippe Khoury, qui signe aussi les arrangements et tient le piano. Le spectacle résulte d’une double commande, celle des Jeunesses musicales de France, il y a une quinzaine d’années et celle du festival de jazz de Buis-les-Baronnies, l’an passé.
Pour cette nouvelle version, Philippe Khoury s’est inspiré d’arrangements anciens pour big band. Cela s’entendait nettement sur la scène, mais paraît moins évident sur le CD, dont il faut cependant louer l’excellente réalisation. Dans les deux cas, c’est Frédérique Brun (Mme Khoury à la ville) qui prête avec bonheur sa voix à la grande chanteuse disparue. ¶
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Festival Jazz à Vienne (38), 30e édition, du 25 juin au 9 juillet 2010
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