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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
« Jazz à L’Étage » : jusqu’où montera-t-il ?
Pour sa première édition, le festival Jazz à L’Étage offrait, au public de Rennes et de sa région, quatre concerts très différents, représentatifs de la scène jazz actuelle. Pour un coup d’essai, Plus loin music, l’organisateur, peut se féliciter d’un beau succès.
Kellylee Evans
Vendredi 5 mars 2010
Kellylee Evans quartet : une nouvelle diva nous est née ! La jeune femme mince, qui entre en scène vêtue d’une longue robe fendue et d’une étole noires, un gros bracelet d’argent au bras gauche, pieds nus, est une quasi-inconnue en Europe. Mais elle est déjà très célèbre de l’autre côté de l’Atlantique, depuis qu’elle a été primée à la prestigieuse Thelonious Monk Jazz Competition.
Pour cet hommage à Nina Simone, Kellylee Evans attaque avec In the Morning of My Live (1966). La voix, puissante, est grave et chaude, mais les aigus, très clairs, ne lui font pas peur. Ce morceau offre au guitariste, Éric Lohrer, l’occasion d’un magnifique solo. La chanteuse s’essaie, non sans un certain succès, à parler français. Son naturel a déjà conquis le public.
Accompagnée par un trio de rêve composé d’Éric Lohrer, de François Moutin (contrebasse) et d’André Ceccarelli (batterie), Kellylee dépose ses perles vocales dans l’écrin précieux que lui tissent ses accompagnateurs. Elle est à l’aise partout : blues, soul, jazz, etc. Le public fait un sort particulier à Tomorrow Is My Turn, Ne me quitte pas, Dont Let Me Be Misunderstood. L’artiste accueille ces lauriers avec gratitude et avec une sorte de modestie naïve.
Yann Martin et Plus loin music ont fait là une remarquable trouvaille. Le temps ne devrait plus être loin où Kellylee Evans sera réclamée et applaudie dans tous les grands festivals.
Omry : un omni !
Pour le deuxième concert de la soirée, L’Étage accueillait Pierrick Pédron et son sextette. Le spectacle commence par une projection vidéo, en noir et blanc : on a l’impression de trains qui se croisent tandis que résonnent de temps à autre des sons qui rappellent les clochettes de chevaux de fiacre. La projection est accompagnée par les deux batteurs, Karl Jannuska et Franck Agulhon. Le public, un peu surpris, semble dans l’expectative.
Dès le premier morceau, extrait de son album Omry, Pierrick Pédron (saxophone alto) fait la preuve de sa grande virtuosité. On entend quelques sonorités analogues à celles d’une clarinette orientale : sans doute le tribut à Oum Khalsoum. Mais, très vite, les guitares, Chris de Pauw et Vincent Artaud (basse), comme les batteries installent un climat rythmique et sonore obsédant plus proche de l’univers du rock que de celui du jazz. Bientôt, on verra surgir les fumigènes et les spots lumineux clignotants. Une danseuse fait aussi une courte apparition. Une large partie du public semble désarçonnée par cet omni (objet musical non identifié), quelques spectateurs s’esquivent sur la pointe des pieds, tandis que d’autres semblent se reconnaître dans ce qui est proposé. Tous apprécient les moments de pure grâce où le saxo de Pédron reprend la main, notamment dans quelques ballades. La belle unanimité créée par Kellylee Evans s’est envolée.
Samedi 6 mars 2010
Thomas Savy trio : grâce et plénitude
Pour ce concert, Thomas Savy (clarinette basse) avait choisi d’interpréter, in extenso, son dernier album, French Suite (Plus Loin, 2009). L’ouverture, en forme de méditation, donne le la de cette suite entre méditation et cri, sans nulle ostentation. On passe de la confidence murmurée au rythme le plus endiablé en passant par le velours du medium. Le terme de dextérité est faible pour qualifier l’adresse diabolique de Savy sur son instrument, qu’il s’en exhale une plainte rauque aux accents profonds ou qu’il en tire quelques notes presque guillerettes. Ce clarinettiste s’inscrit désormais, à coup sûr, dans le cercle des grands. Ses comparses de ce soir, Stépahen Kerecki (contrebasse) et Karl Jannuska (batterie), ne sont pas là pour faire de la figuration ou se contenter d’assurer l’assise rythmique. Ces deux-là façonnent l’écrin sonore où vient s’inscrire le chant de la clarinette. Ils savent aussi prendre leur place de solistes, témoin ce remarquable solo de batterie dans EnL, ou s’inscrire dans un dialogue comme la basse qui rythme la mélopée de Stones.
Les qualités de Thomas Savy éclatent aussi dans Lonnie’s Lament, de John Coltrane. La « création mondiale », dixit Savy avec humour, d’une pièce récemment composée permet de confirmer les qualités reconnues du compositeur Savy et d’apprécier sa capacité d’improvisation. Un concert à marquer d’une pierre blanche.
Tigran Hamasyan | © Jean-François Picaut
Tigran Hamasyan trio : un feu d’artifice !
Le pianiste Tigran Hamasyan, à tout juste vingt-trois ans, garde encore des allures d’adolescent. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, ce jeune prodige a déjà collectionné les récompenses : Premier Prix et prix du Public du concours Jazz piano solo (Montreux, 2003), troisième prix de l’International Jazz piano compétition à Moscou (2005), Premier Prix dans la catégorie « Soliste jazz » (Monaco, 2005) et surtout un Premier Prix à la Thelonious Monk International Jazz compétition, le plus célèbre concours de jazz international, en 2006.
Il a choisi d’interpréter ce soir des morceaux tirés de ses deux albums et des standards. Qu’il joue des morceaux très rapides où le piano semble utilisé comme un instrument à percussion ou qu’il cisèle une mélodie, l’engagement est le même : total. Tigran Hamasyan vit sa musique, à fond. Sa virtuosité est telle que l’on croit parfois entendre un quatre mains. Mais il sait aussi, variant les couleurs et les rythmes, avoir un toucher que l’on dirait classique comme dans Leaving Paris.
L’osmose est parfaite avec ses deux acolytes, Marcus Gilmore (batterie) et Sam Minaie (contrebasse), Gypsyology en est un bon exemple. Les deux musiciens ont également eu la possibilité de montrer leurs talents de solistes. Ainsi, Sam Minaie a offert un éblouissant solo de contrebasse mélodique tandis que Gilmore, en rappel, montrait l’étendue de son savoir avant de se lancer dans un duo étourdissant avec Tigran Hamasyan, en scat. Le trio Tigran Hamasyan a fait mieux que conquérir le public : il s’est taillé un triomphe.
À l’issue de ces deux jours, la qualité de ce qui a été présenté et l’accueil du public (plus de 400 personnes à chaque concert) laissent bien augurer de l’avenir du festival. On donne rendez-vous à Plus loin music et à ses partenaires pour une deuxième édition de même niveau mais encore plus étoffée. ¶
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Jazz à L’Étage à Rennes
Plus loin music • 8, rue du 7e-Régiment-d’Artillerie • 35000 Rennes
+33 (0) 223 488 879
Liberté / L’Étage • esplanade du Général-de-Gaulle • 35000 Rennes
Réservations : 02 99 85 84 84
Les 5 et 6 mars 2010 à 20 h 30 au Liberté / L’Étage (Rennes)
– 5 mars 2010 : Kellylee Evans Quartet / Pierrick Pédron Sextet
– 6 mars 2010 : Thomas Savy Trio / Tigran Hamasyan Trio
Concert assis/debout
Prix d’une soirée : 29,95 € | 16,80 €
Pass 2 jours : 54 €
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