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28 août 2012 2 28 /08 /août /2012 17:00

Alex Potter, sublime interprète de Haendel


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Dans le majestueux écrin de l’abbatiale Saint‑Robert, l’oratorio « Theodora » de Haendel est traversé par la grâce d’un interprète merveilleux, Alex Potter.

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« Theodora » | © B. Pichène

Pour qui pénètre pour la première fois dans l’abbatiale Saint‑Robert de La Chaise‑Dieu, le moment est un véritable choc. Un volume colossal, des voûtes qui s’élancent superbement vers le ciel… Le monument est un joyau de l’art gothique, d’autant plus extraordinaire dans ce village isolé (la gare la plus proche est à quarante kilomètres !). Mais le plus étonnant se trouve dans l’aménagement du lieu en salle de concert. La nef est littéralement coupée en deux : au plus près de la scène se trouvent le chœur et les stalles, encore dans leur jus du xive siècle, tandis qu’à l’arrière le reste des spectateurs ne voit quasiment rien de tout cela (scène y compris), séparé du chœur par le jubé. Résultat : des nantis à l’avant, et le reste à l’arrière, profitant du spectacle grâce à un dispositif de retransmission en direct de ce qui se passe de l’autre côté du jubé ! (1). En tout cas, le spectacle insolite des auditeurs installés dans le chœur et dans les stalles vaut en lui‑même le détour.

Mais revenons‑en à Haendel. Theodora est un oratorio datant de 1750, écrit en anglais. Il a pour objet l’histoire d’une martyre chrétienne persécutée par les Romains à l’époque de Dioclétien (début du ive siècle). Cependant, cet argument se double d’une déchirante histoire d’amour. En effet, Theodora est aimée d’un Romain converti, Didymus, qui entreprend de la sauver. Theodora emprisonnée, ils échangent leurs vêtements, et elle s’en va libre. Didymus se sacrifie, mais Theodora avoue alors la vérité, et tous deux périssent. Bref, le sacré et le profane se retrouvent opportunément mêlés dans cette œuvre qui ne connut pourtant pas le succès du vivant de Haendel.

Une prestation habitée

Du côté de l’interprétation, on se réjouit qu’un embryon de mise en scène et surtout un effort d’expressivité dramatique des chanteurs animent ce concert et l’empêchent efficacement de sombrer dans un statisme pénible. Le chœur est remarquable, précis, puissant, plus nuancé quand il faut, et cela crée une sonorité vivante d’un très bel effet.

Cependant, si l’on devait ne retenir qu’une chose, ce serait la prestation habitée du contre‑ténor Alex Potter. Sa voix est claire, à l’aise dans toute la gamme, capable d’une immense expressivité. Il met toujours sa voix et tout son corps au service du texte et de la musique. Sa première intervention saisit et accroche le spectateur pour ne plus le lâcher. Pourquoi ?

D’abord, la voix de contre‑ténor, la plus aiguë pour les hommes, a toujours quelque chose d’étrange, de surprenant, et semble ne pouvoir être l’apanage que d’interprètes d’exception. Deuxième hypothèse : le rôle de Didymus, contrairement aux autres rôles masculins, est porteur d’émotion. Ce personnage, que l’amour pousse au sacrifice le plus désintéressé, suscite naturellement l’empathie. Mais cela, bien sûr, ne suffirait pas. D’où vient ce phrasé délicat et naturel ? Cette diction nette et fluide à la fois ? À côté, les autres font pâle figure. On a l’impression qu’ils chantent cette partition comme ils pourraient chanter n’importe quoi d’autre, à l’exception peut‑être de Franziska Gottwald, qui est tout de même pas mal du tout en Irène, la confidente de Theodora.

Deux éléments sont sûrement décisifs : d’abord, Alex Potter est le seul chanteur dont l’anglais soit la langue maternelle. En voilà, une sacrée différence ! Une différence qui saute vraiment aux oreilles, et l’on ne peut s’empêcher de penser que, en dépit d’un travail de diction et d’interprétation poussé, le « locuteur natif » a quand même sûrement une longueur d’avance. Et puis, Alex Potter est le seul qui soit un authentique spécialiste de la musique ancienne, ayant notamment travaillé avec Philippe Herreweghe ou enregistré Joshua, de Haendel justement, en 2008.

Enfin, ce chanteur possède d’immenses qualités musicales et dramatiques, certes, mais sa présence va plus loin. C’est toute sa posture qui démontre un engagement particulier, une relation intense et intime avec la musique. Sa façon de se lever, presque solennelle, pour aller rejoindre son pupitre ; sa gestuelle certes limitée, mais qui semble sortir des tripes quand il chante ; sa façon même d’être assis en attendant sa prochaine intervention, tout indique une concentration, une exigence de tous les instants. Même quand il ne chante pas, il « est dedans », alors que, dans le même temps, ses deux collègues masculins ont l’air, eux, d’être assis dans la salle d’attente du dentiste en feuilletant un vieux numéro du Nouvel Obs’

Céline Doukhan


(1) Dans une église, le jubé est une tribune et une clôture de pierre ou de bois séparant le chœur liturgique de la nef. Il tient son nom du premier mot de la formule latine jube, domine, benedicere (« daigne, Seigneur, me bénir ») qu’employait le lecteur avant les leçons des matines.

(2) On lira à ce propos l’interview de Jean‑Michel Mathé, le directeur du festival.


Theodora, de Georg Friedrich Haendel

Direction : Christoph Spering

Avec : Anna Palimina, Franziska Gottwald, Andreas Karasiak, Alex Potter, Daniel Raschinsky; Chorus musicus Köln et Das neue Orchester

Abbatiale Saint-Robert • 43160 La Chaise‑Dieu

www.chaise-dieu.com

Réservations : 04 71 00 01 16

Le 25 août 2012 à 21 heures

Durée : 3 heures avec entracte

De 8 € à 80 €

Festival de musique de La Chaise-Dieu du 22 août au 2 septembre 2012

Voir le programme sur www.chaise-dieu.com

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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