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28 août 2012 2 28 /08 /août /2012 16:51

Entretien
avec Jean‑Michel Mathé


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Crée en 1966 sous l’impulsion du pianiste György Cziffra, le festival de musique de La Chaise‑Dieu cumule les singularités : un lieu hors normes avec l’abbatiale Saint‑Robert, une localisation excentrée, une programmation foisonnante… Jean‑Michel Mathé est depuis 2003 à la tête de ce festival d’envergure, dans tous les sens du terme. Il nous parle de sa programmation, et de ces choses petites et grandes qui font la particularité de La Chaise‑Dieu.

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Jean-Michel Mathé | © Céline Doukhan

Les Trois Coups. — Qu’est-ce qui fait la spécificité du Festival de La Chaise‑Dieu ?

Jean-Michel Mathé. — Un patrimoine exceptionnel. Au départ, c’est Cziffra qui avait investi ce lieu… En termes de programmation, notre spécialité, ce sont les grandes productions : oratorios, répertoire symphonique… Nous invitons des ensembles internationaux, et notre programmation est très dense. Nous sommes aussi dans un certain isolement géographique. La Chaise‑Dieu est à deux heures de Lyon, et nous ne sommes pas desservis par les axes principaux. On ne vient donc pas à La Chaise‑Dieu par hasard. Il peut même y avoir un petit côté pèlerinage à ce déplacement ! Aussi, nous pouvons dépasser ce handicap pour en faire une force.

Les Trois Coups. — Cette année, la programmation est centrée sur la musique française…

Jean-Michel Mathé. — En effet. Il n’est cependant pas facile de dégager une thématique nette, car nous avons aussi une « soirée britannique » ou du Haendel, du Bach, par exemple. Mais il y a bien un fil rouge, à partir de l’anniversaire des 150 ans de la naissance de Debussy. Nous travaillons beaucoup à trouver un équilibre entre des œuvres connues et des œuvres moins jouées, voire des raretés. Par exemple, pour les « tubes », nous sommes très fiers de programmer la Messe en si (de Bach, N.D.L.R.). Mais nous ne pouvons pas faire que des tubes. Cela n’aurait aucun intérêt, et ce n’est pas forcément ce que les gens viennent chercher. Il faut espacer les redites, surtout pour les spectateurs qui reviennent chaque année.

Notre public, justement, est composé pour un tiers de « très grands fidèles » qui viennent au festival chaque année depuis plus de cinq ans, d’un tiers qui sont déjà venus au festival au cours des cinq dernières années, et d’un tiers qui y viennent pour la première fois. Il y a donc un fort renouvellement. Par ailleurs, 70 % du public vient d’en dehors de l’Auvergne. Beaucoup viennent de la région Rhône‑Alpes, et 10 % des spectateurs sont originaires de la région parisienne. Il y a aussi environ 3 % d’étrangers.

En fait, les festivals importants sont souvent liés à des lieux : La Chaise‑Dieu avec l’abbatiale, Avignon et le palais des Papes… À l’inverse, pour notre programmation, on ne voit pas bien, de l’extérieur, quelle en est la ligne directrice. Nous ne sommes pas spécialisés dans un domaine.

Les Trois Coups. — En effet, même le nom du festival est très généraliste : « festival de musique ». La musique sacrée n’y tient donc pas une importance particulière ?

Jean-Michel Mathé. — Non. Nous ne sommes jamais appelés « festival de musique sacrée ». D’ailleurs, lors du premier concert de Cziffra, il n’y avait pas une seule œuvre de musique sacrée !

Les Trois Coups. — Comment se passe l’organisation du festival ?

Jean-Michel Mathé. — Il y a sept permanents à temps plein, ainsi qu’une association gestionnaire. Et, bien sûr, de nombreux bénévoles : plus d’une centaine. Les bénévoles sont très importants pour tous les festivals, mais à La Chaise‑Dieu, ils contribuent aussi largement aux aspects techniques, comme les éclairages ou le montage de la scène, avec l’aide de professionnels. Ceci est vraiment très rare.

Les Trois Coups. — Il y a des rumeurs concernant la réduction des aides au mécénat d’entreprise, cela vous inquiète‑t‑il ?

Jean-Michel Mathé. — Oui. Nos recettes proviennent à 33 % de subventions, toutes sources confondues, à 20 % du mécénat, et le reste vient de la billetterie. C’est donc en effet un apport considérable, et sans le « reçu fiscal », plusieurs mécènes pourraient réduire, voire cesser leur participation. Nous sommes donc inquiets, et nous restons vigilants. Le mécénat est un levier puissant pour nous. On nous reproche effectivement parfois d’être un festival cher (1). Mais dans l’abbatiale, il y a des places chères et des places beaucoup moins chères, derrière le jubé (2)…

Les Trois Coups. — En tout cas, le spectateur n’est pas floué puisqu’on lui indique très clairement sur le programme qu’il y a des places avec une visibilité réduite ou sans visibilité.

Jean-Michel Mathé. — Oui, nous sommes très transparents là‑dessus. Le problème, c'est que la partie avec les bonnes places ne peut accueillir que 600 personnes. Or, nous avons calculé que pour baisser nos tarifs d’environ 10 €, il faudrait disposer d’au moins 1 000 places, voire 1 500 ! C’est donc la quadrature du cercle. Quant aux places situées derrière le jubé, nous avions pensé les supprimer, mais on nous les a réclamées. Elles sont donc maintenues, avec un dispositif adapté. Le concert est filmé et retransmis en direct sur des écrans placés près du jubé, et une correction sonore vient améliorer la qualité du son en provenance de la scène. Ces places permettent donc malgré tout aux spectateurs de profiter de la musique et de l’ambiance du lieu et du concert.

Les Trois Coups. — En dehors de ces grands concerts dans l’abbatiale, il y a cependant d’autres manifestations à des tarifs plus abordables, voire gratuites ?

Jean-Michel Mathé. — En effet, comme les « Sérénades » et les « Aubades cuivrées » par le quatuor Evolutiv Brass, qui sont gratuites. Il y a aussi des formules d’abonnement, et nous proposons des places de dernière minute avec 50 % de réduction, sans compter les nombreux concerts dans d’autres lieux, au Puy‑en‑Velay par exemple.

Le coût du festival vient de ce que nous donnons la priorité à la qualité des artistes invités. Or, nous ne voulons rien sacrifier là‑dessus. Mais il ne s’agit pas pour autant d’inviter des stars. Il y a certes quelques têtes d’affiche assez connues, mais dans l’ensemble, le public vient pour un répertoire plutôt que pour des interprètes en particulier. C’est le cas, par exemple, pour Theodora de Haendel : le chef, Christoph Spering, n’est pas très connu. Les gens viennent pour écouter Theodora de Handel. C’est vraiment le programme qui a la priorité.

Les Trois Coups. — C’est votre dernier festival en tant que directeur. Vous le dirigez depuis 2003, quel regard portez‑vous sur votre action pendant cette période ?

Jean-Michel Mathé. — Je pense avoir amené ce que j’ai voulu amener, petit à petit, sans plan préconçu. Il me semble notamment avoir fait venir davantage de nouveaux talents. 50 % des ensembles viennent pour la première fois. Je pense que cela constitue un changement par rapport à mes débuts, où, quand on regardait le programme, on retrouvait beaucoup de noms déjà familiers. Tout cela s’est fait petit à petit, comme pour le répertoire. La musique contemporaine a ainsi fait son entrée par petites touches, et j’ai essayé de faire découvrir de nouveaux compositeurs. Ils sont parfois inclus dans des programmes comportant d’autres compositeurs plus connus, mais, par exemple, la soirée du samedi 1er septembre (une date vraiment idéale !) est explicitement consacrée au Requiem de Théodore Gouvy ! Eh bien, ce genre de choses est possible à La Chaise‑Dieu. 72 € pour le Requiem de Gouvy, à La Chaise‑Dieu, ça marche !

Les Trois Coups. — Aujourd’hui, lancer un festival comme celui de La Chaise‑Dieu serait inconcevable ?

Jean-Michel Mathé. — Totalement. Avec cet isolement, cette absence d’infrastructures… Personne n’en voudrait. Et pourtant, La Chaise‑Dieu fonctionne ! Il y a vraiment quelque chose de spécial dans ce festival. 

Propos recueillis par

Céline Doukhan


(1) Dans l’abbatiale, principal lieu de concert du festival, les prix de base des places dans le chœur et les stalles sont de 72 € et 80 €.

(2) Dans une église, le jubé est une tribune et une clôture de pierre ou de bois séparant le chœur liturgique de la nef. Il tient son nom du premier mot de la formule latine jube, domine, benedicere (« daigne, Seigneur, me bénir ») qu’employait le lecteur avant les leçons des matines.


Festival de musique de La Chaise‑Dieu du 22 août
au 2 septembre 2012

Voir le programme sur www.chaise-dieu.com

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