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29 août 2012 3 29 /08 /août /2012 16:31

Heureux comme un Toulousain à La Chaise-Dieu


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Poursuivant son superbe travail de réhabilitation du compositeur toulousain Jean Gilles, Jean‑Marc Andrieu a une nouvelle fois frappé très fort avec une « Messe en ré » et un « Te Deum » enthousiasmants.

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Abbatiale Saint-Robert à La Chaise-Dieu | © Céline Doukhan

On n’insistera jamais assez sur le travail de défrichage exemplaire mené par Jean‑Marc Andrieu sur les partitions anciennes. Si Catherine Cessac est, comme il l’appelle lui‑même, la « veuve Charpentier », rebaptisons donc le chef toulousain, non plus Jean‑Marc, mais Jean‑Gilles Andrieu. Plus d’un an de labeur passionné lui aura en effet été nécessaire pour arriver à une version satisfaisante de la partition de la Messe en ré et du Te Deum * : recherche documentaire, transcription, voire reconstitution de parties parfois incomplètes, c’est un véritable rat de bibliothèque qui, à la tête de son « orchestre baroque de Montauban », investit l’imposante abbatiale Saint‑Robert en ce dimanche ensoleillé.

Au dehors, les spectateurs attendent de rentrer en profitant d’une sympathique « aubade cuivrée » donnée dans le très beau cloître de l’abbaye par le quatuor Evolutiv Brass. Le soleil frappe joyeusement les vieilles pierres, l’air est doux, trompettes et tubas distillent une bonne humeur contagieuse… En somme, voilà un bon aperçu de ce que sera la musique : joyeuse, éclatante même, sereine et pêchue à la fois.

Ça balance, c’est beau, c’est élégant…

C’est ainsi qu’on découvre avec émerveillement les compositions de Jean Gilles, musicien de la fin du xviie siècle. La Messe en ré comme le Te Deum offre une palette incroyablement variée et vivante, un équilibre délicieux entre simplicité et ornement à l’italienne, entre une tonalité apaisée et un élan irrépressible de joie, voire d’exaltation. Il y a un côté très bon enfant, mais non dénué de sophistication (avec parfois des ornements et vocalises exigeants) dans ces partitions. Serait‑ce là le secret de l’école de musique « méridionale » ?

Le son de l’orchestre est superbe, d’une légèreté délicieuse. Il est même suave, par exemple dans le très beau rondeau « Qui tollis peccata mundi » du Gloria, chanté par la « taille » (en gros, l’ancien nom du ténor), Jean‑François Novelli. Jean‑Marc Andrieu dirige en effet l’orchestre d’une façon très souple, très déliée, qui fait merveille. On pourrait ainsi mentionner tous les morceaux très réussis. Contentons‑nous de parler d’un véritable tube, d’un passage qui ferait bondir de leur chaise, ou de leur stalle, les auditeurs les plus blasés : la fin du Credo « Et vitam venturi sæculi », pendant laquelle la voix de « dessus » (la soprane Anne Magouët, en grande forme et visiblement très enthousiaste) et le chœur se répondent sur un rythme ternaire emballant : ça balance, c’est beau, c’est élégant…

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Jean-Marc Andrieu | © B. Pichène

Un mot sur le chœur : il s’agit là des Éléments, habituellement dirigés par Joël Suhubiette, mais placé pour l’occasion (comme assez régulièrement, d’ailleurs) sous la baguette de Jean‑Marc Andrieu. Un très bel ensemble, capable d’aigus éclatants pour les sopranes dans le Te Deum, mais aussi d’un incomparable moelleux, d’une authentique tendresse, comme dans l’émouvant passage « Genitum, non factum » (« Engendré, non pas créé ») du Credo. Notons cependant un tout petit bémol : quelques imprécisions (des fins de phrases pas très nettes avec des « t-t-t-t » crapuleux), qui ont d’ailleurs été tout à fait corrigées dans la deuxième partie, pour le Te Deum. On imagine d’ailleurs très bien le coach Andrieu, grand fan de rugby, s’adressant vertement à ses troupes dans un petit pep talk lors de la mi‑temps – pardon, de l’entracte –, le tout conclu par un indispensable cri de ralliement jean-gillesque, en latin « vulgaire » évidemment. Ce latin d’église doit être prononcé sans les épouvantables « nasalisations parisiennes et versaillaises » qui devaient meurtrir les oreilles des Méridionaux – là aussi, Andrieu est intraitable. Une diction qui peut sembler exotique : dominus est prononcé « dominusse », requiem « rékuième »…

En dehors du chœur, les solistes ont largement leur part dans cette réussite. Enfin, surtout ceux placés à la gauche du chef : Anne Magouët et Vincent Lièvre‑Picard, contre‑ténor qu’on avait déjà eu l’occasion d’écouter avec grand plaisir lors du festival Passions baroques à Montauban en octobre 2011. On lui retrouve son air d’enfant sage (quoique quasiment hilare lors du bis, où tous les solistes se joignent gaiement au chœur), sa belle posture à la fois apaisée et solennelle. Et, bien sûr, sa superbe voix. En revanche, côté droit, c’est plutôt le remake de Grosse fatigue : Alain Buet (basse) et Jean‑François Novelli ont l’air d’accuser un peu le coup, peut‑être en raison d’une éprouvante série de déplacements ayant précédé le concert.

Les femmes tiennent le haut du pavé

Des solistes du chœur viennent parfois compléter le groupe initial. Là encore, les femmes tiennent le haut du pavé, avec des interventions très réussies de Cécile Dibon‑Lafarge, notamment au début du Credo, dans un très beau « duo de dessus » avec Anne Magouët. Chez les hommes, ce sont Cyrille Gautreau et Christophe Sam qui sont à l’honneur, mais ce dernier (lui aussi victime du déplacement fatal) n’est pas toujours très audible, en particulier dans la partie « Tu devicto » du Te Deum.

Ce ne sont là que des détails. L’impression qui domine est celle du ravissement, d’une authentique découverte. On éprouve aussi la satisfaction d’avoir vu le fruit d’un travail exigeant porté, non seulement par un chef inspiré, mais par tous ses interprètes, musiciens comme chanteurs. 

Céline Doukhan


* 1 C.D. à paraître le 25 septembre 2012 chez Harmonia Mundi.


Messe en ré et Te Deum, de Jean Gilles

Les Passions, orchestre baroque de Montauban • impasse des Carmes • 82000 Montauban

05 63 22 19 78

www.les-passions.fr

Les Éléments, chœur de chambre • 37, rue du Taur • 31000 Toulouse

05 34 41 15 47

http://www.les-elements.fr

Direction : Jean-Marc Andrieu

Avec les musiciens des Passions, orchestre baroque de Montauban, et Vincent Lièvre‑Picard, Anne Magouët, Alain Buet, Jean‑François Novelli, Cécile Dibon‑Lafarge, Cyrille Gautreau, Christophe Sam ; et le chœur de chambre Les Éléments

Abbatiale Saint-Robert • 43160 La Chaise-Dieu

www.chaise-dieu.com

Réservations : 04 71 00 01 16

Le 26 août 2012 à 16 heures

Durée : 2 heures avec entracte

De 8 € à 80 €

Festival de musique de La Chaise-Dieu du 22 août au 2 septembre 2012

Voir le programme sur www.chaise-dieu.com

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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