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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 12:16

S’affranchir des codes


Par Élise Ternat

Les Trois Coups.com


La seconde édition du festival Anticodes fait l’actualité des Subsistances en ce mois d’avril. Après Paris et Brest, cette manifestation itinérante autour de la création contemporaine embarque avec elle pour sa troisième et dernière étape le public lyonnais. Ainsi, près d’une dizaine de créations d’envergure ont été présentées en continu durant quatre jours de découvertes en tous genres. Petit florilège de ce week-end tout en diversité à travers deux créations, « l’Immédiat », de Camille Boitel et « Supernatural Wife », de Big Dance Theater.

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« l’Immédiat »

C’est un intérieur vétuste, un amoncellement d’objets hétéroclites, vieux et dépassés, bons à mettre au rebut, que nous découvrons. Ce décor aux allures de dépôt d’Emmaüs constitue le point de départ de cette escalade vers… la chute. Le spectacle a à peine débuté et, déjà, les ampoules sautent, la table tombe, puis le vase d’à côté entraîne dans sa chute les fleurs, la chaise… dans une succession de réactions en chaîne, allant crescendo. Et là où le cadre tombe, c’est le mur qui s’écroule l’instant d’après. Si bien que l’on se demande jusqu’où cet effet domino va bien pouvoir entraîner les quelques protagonistes déjà fatigués et blasés de ce qui peut s’apparenter au pire scénario d’une journée de malchance.

Fans de burlesque, inconditionnels de Charlie Chaplin et autres amis de Pierre Richard ont trouvé en Camille Boitel un dieu vivant, car l’Immédiat touche un degré du genre jusqu’alors rarement atteint. Et pourtant ce chaos, dans ce qu’il a de plus imprévisible, est le résultat d’un scénario savamment orchestré tant tout semble si réel, si immédiatement dépendant de l’évènement qui précède.

Tout tombe tellement à pic que les objets comme dotés d’une vie propre semblent développer une extraordinaire hostilité à l’égard des six drôles de personnages acrobates en manteau de fourrure. Un tel enchaînement emporte comme une vague le public avec lui, qui ne peut résister aux fous rires provoqués par ces gags d’un quotidien parfaitement chorégraphié. Cette virtuosité de la chute s’apparente à du grand art.

Les séquences se succèdent comme autant de pieds de nez aux lois de la pesanteur et autres règles de gravité. Totalement remises en cause, ces dernières volent en éclats. Et on assiste le plus naturellement du monde à l’envol d’une des protagonistes pareille à un ballon de baudruche, ou encore à la position dangereusement penchée d’un autre de ces artistes totalement soumis aux lois de la diagonale. Et, au-delà de certaines séquences un peu répétitives, ce moment de pure folie virtuose est une vraie merveille de jouissance et de défoulement.

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« Supernatural Wife » | © Juliette Cervantès

Un opéra rock

Remarqué lors de son précédent passage aux Subsistances avec Comme toujours Here I Stand, bel hommage dédié à Agnès Varda, le Big Dance Theater s’attelle cette fois-ci avec tout autant de talent à la tragédie d’Alceste d’Euripide. Destiné à mourir prochainement, ce jeune roi obtient de pouvoir se faire remplacer. C’est son épouse qui se sacrifie à sa place lui demandant en retour de lui être fidèle éternellement… Ici encore, le collectif new-yorkais excelle en touche-à-tout dans le mélange des genres. La maîtrise de chacun des registres d’expression est parfaite. Danse, vidéo, théâtre et chant sont autant de médiums qui participent à faire de cette tragédie une forme totale et hybride, enrichie de cette savante adéquation entre clins d’œil antiques et technologies modernes.

Le tapis de danse formant un cercle central rappelle la forme d’une arène. C’est une alchimie qui naît du mélange opéré entre intermèdes dansés selon les codes traditionnels de la danse grecque et la musique aux sonorités métal rappelant certains morceaux du groupe Korn ou encore de Ministry. Ces moments constituent de véritables catharsis et renouent par là même avec le pouvoir du théâtre antique. Les costumes des personnages sont composés de jupes longues, tabliers et pantalons bouffants, mêlant aux costumes grecs des influences celtiques.

Quant à l’utilisation de la vidéo, là encore le Big Danse Theater nous montre sa grande maîtrise en ce domaine. Nombreuses sont les interactions entre ce qui se joue sur le plateau et les diffusions sur les divers écrans. L’écran en fond de scène de forme ovale diffuse des images, dont certaines s’apparentent à des clins d’œil à David Lynch, notamment avec le défilement de la route rappelant Lost Highway ou encore les rideaux rouges de Twin Peaks renforçant le côté mystérieux et magique de l’intrigue. Ainsi, glissée entre les mains du collectif new-yorkais, cette tragédie antique est parfaitement dynamitée, au point d’en devenir un véritable opéra rock.

Deux créations suffisent à entrevoir et à légitimer l’appellation de ce festival Anticodes, car en chamboulant de telle manière les lois du possible et en transformant un classique de la tragédie antique en opéra rock, c’est un affranchissement total des codes qui s’opère ici avec une fraîcheur et une qualité tout à fait mémorables. 

Élise Ternat


L’Immédiat, de Camille Boitel

Avec : Marine Broise, Aldo Thomas, Pascal Le Corre, Camille Boitel, Thomas de Broissia (en alternance avec Jérémie Garry), Jacques‑Benoît Dardant

Assistante à tout : Alice Boitel

Construction : toute l’équipe de l’Immédiat avec l’aide de Benoît Fincker et Martin Gautron

Création lumière : Benoît Fincker

Coups d’œil : Nicole Gautier

Régie générale : Martine Staerk

Production et diffusion : Si par hasard

Production : lamereboitel / L’Immédiat

Durée : 1 h 15

Supernatural Wife, du Big Dance Theater

Inspiré d’Alceste d’Euripide, dans la traduction anglaise d’Anne Carson

Traduction française : Joan Juliet Buck

Mise en scène, chorégraphie : Annie-B. Parson et Paul Lazar

Avec : Tymberly Canale, Molly Hickok, Chris Giarmo, Elizabeth DeMent, Aaron Mattocks, Pete Simpson

Décor : Joanne Howard

Vidéo : Jeff Larson

Lumières : Joe Levasseur

Son : Jane Shaw

Costumes : Oana Botez-Ban

Musique : David Lang

Pièces chorales traditionnelles : Chris Giarmo

Direction de production : Aaron Rosenblum

Directeur technique : Josh Higgason

Chargée de production : Estelle Woodward Arnal

Production Big Dance Theater

Supernatural Wife est en partie adapté du scénario du film His Girl Friday, lui-même une adaptation (par Charles Lederer, Ben Hecht et Charles MacArthur) de la pièce The Front Page de Hecht et MacArthur. Le morceau Men, de David Lang, est interprété par Mike Svoboda, European Music Project (Jürgen Grözinger, directeur)

Durée : 1 heure

Tous ces spectacles ont été présentés dans la cadre du festival Anticodes

Les Nouvelles Subsistances • 8 bis, quai Saint-Vincent • 69001 Lyon

Réservations : 04 78 39 10 02

www.les-subs.com

30 et 31 mars 2011, 1,2 et 3 avril 2011

5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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