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13 octobre 2009 2 13 /10 /octobre /2009 21:43

« Réécrire » Tchekhov : un défi qui demande de la hauteur


Par Claire Néel

Les Trois Coups.com


Le quartier Mouffetard nous enveloppe de tout son charme : ruelles pavées, flâneurs nez au vent, marchés et senteurs gourmands… Ah, le vieux Lutèce ! C’est ici que se joue « Femme de Tchekhov », d’après ce cher auteur russe, adapté, car il en avait sans doute besoin, par Catherine Aymerie. Ce spectacle a du mal à nous aimanter.

Catherine Aymerie souhaitait, depuis longtemps, interpréter tous les personnages féminins de Tchekhov. Elle en a réuni dix-sept dans Femme de Tchekhov. L’ambition est louable, ce qu’elle laisse présager titille la curiosité et provoque les espoirs. Mais une fois devant le fait accompli (le spectacle monté), le ballon de rêves fait pfffffffff : insaisissable, désoxygéné, dégonflé. On se dit que l’actrice a surtout voulu se faire plaisir.

On ne peut pas dire qu’elle soit mauvaise comédienne. Ce n’est pas son interprétation qui ternit le spectacle. Ce n’est pas non plus son désir de nous livrer la passion qu’elle a pour ces femmes couchées sur le papier, aspirant toutes à vivre, absolument. Cela vient jusqu’à nous. Le problème réside dans les choix de direction d’acteur, de mise en scène, de réécriture des textes, en bref : les choix de mise en valeur, cosignés avec Paula Brunet-Sancho.

Le manque d’humour, d’abord, renvoie le cher Anton sur le même banc d’ennui où il installe les vies désabusées de la plupart de ses personnages. Tchekhov serait donc un auteur accablant ?! Tout est représenté à un premier degré de compréhension, alors autant lire les pièces et imaginer soi-même. Les femmes figurées sont toutes en proie à un grand drame. Une dépossession les ampute : de biens, de passé, d’avenir, d’amour ou de vie. Mais ces manques, incarnés sans aucune espèce de distance, font sonner faux les grands sentiments.

Ensuite, le fait que ces moments de déchirure soient pris au vol, sortis en éclaboussures de leur contexte, met en évidence et provoque même ce côté faux-semblant. La sincérité de l’émotion n’apparaît plus comme telle. Elle devient presque irritante, à la façon d’un acteur servi par un mauvais scénario ou un dialogue insipide dans une série télévisée à consommer.

Les spectateurs ont d’ailleurs l’impression d’être munis d’une télécommande. Ou plutôt, et bien pire, que quelqu’un d’autre zappe pour eux. Même si les didascalies nous sont aussi confiées, ce n’est pas clair, et les extraits sont trop courts en général. On ne perçoit pas avec évidence les différents personnages, bien que la comédienne module sa voix, change la direction de son regard ou casse un élan par un tout autre geste. Son énergie est trop constante, trop identique, pour que l’on distingue, au-delà des mots prononcés, à quel personnage on a affaire. Nous n’avons pas besoin de tout savoir, ni d’identifier précisément Irina, Anna ou Sonia, mais au moins un caractère, un tempérament qui nous marquerait.

Au final, la sensation qu’on nous envoie au hasard des impressions volatiles persiste trop longtemps. On commence à se captiver un peu au bout de quarante minutes de spectacle, quand les morceaux choisis sont plus approfondis par l’actrice. Lorsqu’elle a, ou prend, le temps de se confondre plus intimement avec son personnage, de respirer, en gommant les effets « jeu de théâtre », qu’elle sait maîtriser.

Enfin, l’abus de classicisme (que je ne condamne pas en soi !) dans la forme choisie renforce la sensation que l’on a affaire à un auteur plutôt mou. Damned ! L’excès de rigidité de l’interprétation, comme un copié-collé entre l’émotion et le texte, arrive à rendre les paroles de ces femmes, pourtant universelles, dépassées. Alors on s’amuse à chercher, attentif aux indices du texte, quel personnage parle. Mais si on ne connaît pas un minimum les pièces de Tchekhov, il faut trouver un autre jeu… 

Claire Néel


Femme de Tchekhov, de Catherine Aymerie, d’après Anton Tchekhov

Compagnie Théâtre de la Rencontre

Mise en scène : Paula Brunet-Sancho

Dramaturgie : Catherine Aymerie et Paula Brunet-Sancho

Lumières : Jean-Louis Martineau

Bande sonore : Dragan Nedeljkovic

Scénographie : Sandrine Lamblin

Costume : Mathilde Baillet

Régie : Pascal Moulin et Stephan Bergé

Théâtre Mouffetard • 73, rue Mouffetard • 75005 Paris

Réservations : 01 43 31 11 99

www.theatremouffetard.com

Du 1er octobre au 21 novembre 2009, du mercredi au samedi à 18 h 30

Durée : 1 h 10

22 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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