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10 octobre 2009 6 10 /10 /octobre /2009 22:12

À cœur ouvert


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Interpréter tous les personnages féminins principaux de Tchekhov : quel beau rêve d’actrice ! Et quel défi, aussi. « Femme de Tchekhov » : c’est au singulier, pas au pluriel. Comment unifier tant de visages et de voix, comment faire jaillir la singularité d’une condition essentielle à travers tant de figures qui se livrent ? Miracle du talent, une musique s’est levée, bouleversante. La femme de Tchekhov existe, je l’ai rencontrée.

Elle est seule sur scène, avec dix-sept personnages à faire vivre : Irina, Lioubov Andréevna, Sonia ou Anna Pétrovna, jeunes rêveuses, aristocrates ruinées, amoureuses déçues. Des voix qui se bousculent, qui se heurtent, qui crient ou qui susurrent. C’est une expérience à la limite de la schizophrénie. Mais, ici, on a affaire à une schizophrénie maîtrisée par le talent et par l’art.

Le spectateur découvre tout d’abord un halo de lumière, puis une apparition spectrale. Bientôt, une femme brune, dans une robe 1900, entame la description d’une pièce de théâtre. Théâtre dans le théâtre, allusion à la Mouette, peut-être, où par trois fois des extraits de la pièce de Konstantin sont joués. Mais il constitue un procédé dangereux, s’il ne fait que doubler ce qui se joue sur scène.

Assez rapidement néanmoins, me voilà rassuré. Cette suite de didascalies constitue le premier fil, le fil rhétorique, qui structure le spectacle et qui évite au spectateur de trop s’y perdre. Cette figure de narrateur contribue aussi, par des sifflements, des bruitages, des mouvements suggestifs, à instaurer des ambiances, des atmosphères, à délimiter les scènes par l’imagination et les sens. Catherine Aymerie y fait montre d’une grande virtuosité, passant avec aisance d’un registre à un autre, avec un ton toujours juste. L’intériorisation de chaque personnage me paraît parfaitement aboutie. Je dois dire pourtant que je me suis senti quelquefois égaré. Je n’arrivais pas à savoir où tout cela me menait.

C’est pourquoi une scène a été décisive à mes yeux : c’est celle où Catherine Aymerie traverse le plateau en valsant tristement avec un costume vide. Elle m’est apparue comme la clé de lecture de cet assemblage qui me paraissait jusque-là disparate, le fil d’Ariane que je n’avais pas encore discerné. Cette danse avec l’homme invisible figure une absence radicale, qui va bien au-delà de la simple impossibilité d’un amour : l’absence de ce qui, par-delà toutes les déterminations (argent ou succès artistique, par exemple) pourrait faire de la vie une vie épanouie.

Cette clé de lecture, parfaitement compatible avec le théâtre de Tchekhov, éclaire et justifie par ailleurs le choix même du monologue : tous ces personnages féminins ne font jamais que parler dans le vide, même lorsqu’ils ont un interlocuteur devant eux. Aucun ne leur répond vraiment, comme l’existence, en général, ne répond jamais à leur désir intime. Autant parler à une chaise vide.

Avec cette idée à l’esprit, la pièce prend une nouvelle dimension. L’émotion me saisit et enfle progressivement, à mesure que, dans le même mouvement, Catherine Aymerie occupe plus d’espace sur scène et déploie toute son énergie. Le spectacle de ces femmes qui se battent, avec désespoir souvent, contre l’ennui ou l’indifférence, contre l’impossibilité de se donner tout entières à un être, à la vie, touchent un mystère profond. Et leurs paroles qui se répondent en écho agissent comme une grêle de coups sur le cœur. Me voici vaincu, terrassé. « Patience, oncle Vania, nous nous reposerons… » Oh, Sonia, qu’il serait doux de te croire… Et ma gorge se serre. J’ai aimé cette Femme de Tchekhov, Pythie désolée et étrangement belle de notre condition d’humains. 

Vincent Morch


Femme de Tchekhov, de Catherine Aymerie

D’après Anton Tchekhov

Mise en scène : Paula Brunet-Sancho

Dramaturgie : Paula Brunet-Sancho, Catherine Aymerie

Avec : Catherine Aymerie

Lumière : Jean-Louis Martineau

Scénographie : Sandrine Lamblin

Costumes : Mathilde Baillet

Bande sonore : Dragan Nedeljkovic

Production : compagnie Théâtre de la Rencontre

Coréalisation : Théâtre Darius-Milhaud

Théâtre Mouffetard • 73, rue Mouffetard • 75005 Paris

Réservations : 01 43 31 11 99

http://www.theatremouffetard.com/

Du 1er octobre au 20 novembre 2009, du mercredi au samedi à 18 h 30

Durée : 1 h 15

22 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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