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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Cueillis par Sarah Capony
Révélations en chaîne au Théâtre 13 : une comédienne, un metteur en scène, un texte et un auteur. Tout ça dans un seul spectacle.
Cela fait du bien, de temps en temps, d’être cueilli par un spectacle dont presque tout, auteur, metteur en scène et
comédiens, nous était peu ou prou inconnu. Quant au « pitch », il était mince : l’histoire d’une femme de chambre à la vie réglée comme du papier à musique. Mais quand même, une
chose nous rassurait si besoin en était : on est au prix Théâtre 13 des jeunes metteurs en scène, dans ce lieu qui est bien, comme le proclame l’affiche sans mentir, un
« concentré de jeunes talents » (voir, par exemple, le très beau Misanthrope primé en 2010 qui a depuis connu une très belle carrière).
En apparence insignifiant, voilà en fait un personnage fascinant que cette femme de chambre, la trentaine, bouche perpétuellement ouverte, toute gauche, dans sa façon de parler, de se mouvoir, de simplement se tenir debout. Gauche mais étrangement déterminée, avec un côté « cash » qui fait échapper le personnage à toute mièvrerie. Lynn est maniaque. À l’hôtel qui l’emploie (ironiquement appelé « Éden »), elle nettoie jusqu’aux chambres inoccupées, fait la poussière tous les jours dans des recoins invisibles au commun des mortels. Mais ces bizarreries se fondent dans un être au monde décalé, une présence-absence tantôt tragique, tantôt burlesque. C’est la grande intelligence de cette mise en scène, toujours sur le fil. Sarah Capony parvient à évoquer beaucoup avec très peu, la scénographie étant d’une grande sobriété. En revanche, quelle richesse du côté de l’interprétation ! Tous les comédiens sont au diapason, entraînés par une Lynn/Sarah insaisissable et inattendue.
Lynn joue en effet innocemment avec le feu, la candeur se mêlant à une sensualité décomplexée. Et, avec son bon sens, Lynn désarçonne le thérapeute (Gaétan Vassart aux mines chafouines) censé l’aider, lors de brèves scènes très drôles. Mais elle suscite aussi la compassion, abandonnée sur un quai de gare par celle avec qui elle doit, rêve chimérique, partir aux Caraïbes. Son attachement au travail, son incapacité à vivre pour elle‑même, sont tels que son patron doit la tancer pour lui faire prendre des congés. Un comble.
Cœur et corps à prendre
Au fond, ce qui fait la matière de la vie de Lynn, c’est le temps lui‑même. Le sens (absurde) de la vie, c’est l’assurance de retrouver, chaque semaine, des rituels qui remplissent l’existence comme on remplirait un tiroir avec des chemises parfaitement repassées. Un vide que montre superbement la mise en scène, toute simple, se déployant autour d’un lit et d’un instant fondateur : celui où, dans la chambre d’un client, Lynn décide de se cacher sous le lit et d’épier. D’abord malgré elle, puis volontairement. Mieux : ce sera désormais ainsi « chaque mardi ! » Et voilà le vaudeville qui bascule dans une sorte de théâtre de l’absurde lunaire et mélancolique, entre espoir et désespérance, en tout cas un sentiment « blanc sale », couleur qui caractérise les lundis pour la jeune femme. Elle devient une héroïne de mélo, jeune fille désœuvrée, cœur et corps à prendre, que l’amour arrache, en rêve et un peu en réalité, à une vie monotone. Elle est Emma Bovary, abandonnée au bord de la route avec son paquetage par l’amant censé venir l’enlever pour que commence, enfin, une vie meilleure.
Et toutes ces nuances, toute cette palette inattendue, ce regard attentif et lucide sur tous les personnages (les seconds rôles de la mère et de Chiara la prostituée sont très soignés), sont l’œuvre de Sarah Capony : interprète de Lynn, metteuse en scène, elle a aussi signé l’adaptation du roman de Markus Orths. On ne se serait d’ailleurs jamais douté qu’il s’agit là d’un roman tant le caractère théâtral de l’œuvre coule de source. À l’heure d’écrire ces lignes, on ne sait si Sarah Capony sera récompensée (par le prix du Jury ou celui du Public), mais on souhaite sincèrement le meilleur à cette jeune femme talentueuse. Histoire de la faire sortir pour de bon de dessous le lit. ¶
Céline Doukhan
Les Trois Coups
Femme de chambre, d’après Markus Orths
Éditions Liana Levi, traduction Nicole Casanova
Adaptation et mise en scène : Sarah Capony
Collaborateur artistique : Quentin Baillot
Avec : Sarah Capony, Erwan Daouphars, Coco Felgeirolles, Flore Grimaud, Hélène Viviès, Gaétan Vassart
Assistante et mouvement : Caroline Darchen
Scénographie : Perrine Leclere‑Bailly
Lumière : Vyara Stefanova
Son : Pierre Dumond
Musique : Kristin Asbjornsen (Factotum)
Costumes : Claire Gérard Hirne et Janyna Riba
Théâtre 13-Seine • 30, rue du Chevaleret • 75013 Paris
Réservations : 01 45 88 62 22
Le 26 juin 2012 à 19 h 30, le 27 juin 2012 à 20 h 30
Durée : 1 h 30
16 € | 12 € | 8 € | 6 €
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