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13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 20:08

Des fauves plutôt bien domptés


Par Maud Sérusclat-Natale

Les Trois Coups.com


La scène nationale de Montbéliard compte un nouveau lieu de représentation, fraîchement inauguré au début du mois : Les Bains‑Douches. Petite jauge, mais salle flambant neuve avec peu de distance entre le plateau et les spectateurs : la configuration idéale pour lâcher une dizaine d’ados aux multiples talents dans l’arène et pour donner à voir un spectacle aux allures un peu brouillonnes mais plein d’énergie.

fauves-615 elsa-boyaval

« Fauves » | © Elsa Boyaval

Dès le départ, le dispositif scénique effraye un peu. Quelques tables au fond de la scène, deux écrans, une platine pour un D.J., cinq ou six micros et des tubes au néon blancs. Ça sent l’ambiance discothèque et bande d’ados déchaînés sautant de tous côtés. L’un des écrans nous invite d’ailleurs à « ne pas rester là » tant qu’il est encore temps de s’enfuir, tandis qu’une voix off nous explique qu’il est inutile d’éteindre nos téléphones portables. Et soudain, dix jeunes gens surgissent du public et entrent en scène. C’est trop tard pour partir.

Les premières minutes sont à la hauteur de nos craintes liminaires. Au milieu des jeunes, silencieux, les deux adultes du spectacle entrent en scène : Gianfranco Poddighe, qui sert de D.J., et Michel Schweizer, le metteur en scène et chorégraphe du spectacle. Alors que ce dernier entreprend de nous présenter les enjeux du spectacle, l’idée de sa création (comme si on lui avait posé la question), façon interview, micro à la main, il est interrompu par un jeune « fauve », qui, vraisemblablement épris de liberté (car l’ado est rebelle ne l’oublions pas), refuse de dire ce qu’on lui demande de dire. Il est vite rejoint par le reste de la troupe, et les ados se mettent donc à jouer les ados : ils dansent frénétiquement, agglutinés les uns sur les autres, sur une musique assourdissante dégotée par le D.J. et approuvée par les jeunes, qui, non contents de se déhancher littéralement, se mettent à chanter. Ô joie !

Oui, ils sont beaux

Sur l’écran sont projetés des principes les invitant à quelque bienséance du genre « vous êtes invités à prendre vos distances » ou « à combattre l’ambivalence de vos désirs ». Et Michel Schweitzer tente de les interrompre et de leur faire dérouler le fil de leurs expériences, de leurs opinions, à la Socrate. Oui, ils sont jeunes, oui, ils sont à fleur de peau, oui, ils sont beaux, et ils débordent de cette énergie qu’on relie sans doute trop souvent aux fameuses hormones. Les voir ainsi, jouer leur propre rôle, sans pudeur ni distance, se dévoiler sous nos yeux a‑t‑il un réel intérêt ? Qu’ont‑ils donc de plus à montrer ? Qu’ont‑ils donc de plus à dire ?

Pour ceux d’entre vous qui ont comme représentation de la jeunesse celle que nous exposent les médias à longueur de programmes de télé‑réalité, comprenez : qui pensent que les ados se limitent à un corps informe et dégingandé, surmonté d’une coiffure grotesque et d’un look provocateur, mâchant du chewing‑gum l’air nonchalant et se levant à 14 heures le dimanche, seront heureux de voir ce spectacle et de constater que l’adolescence ne se limite pas à cette ingratitude temporaire. C’est aussi le moment des premières expériences, des passions fulgurantes, des questions existentielles, des grands rêves et des belles illusions. Que celui qui ne songe pas avec nostalgie à l’intensité de ses années lycée me dédise.

Aurélien Collewet et Pierre Carpentey

Ce spectacle a ce mérite de nous offrir un petit bain de jouvence rafraîchissant et de nous débarrasser des scories de la vie si routinière des adultes. Par ailleurs, les jeunes comédiens ont en effet de multiples talents. Les uns chantent, les autres dansent. Les parties dansées m’ont vraiment impressionnée, moi qui suis si peu réceptive à cette forme d’art en temps normal. J’ai été littéralement scotchée sur mon siège par deux jeunes hommes, Aurélien Collewet et Pierre Carpentey, à qui je tire mon chapeau. Par contre, pour ceux qui, comme moi, n’ont jamais douté que les adolescents étaient capables de créer, de penser, de débattre, de s’investir à fond, de surprendre, d’émouvoir au point de vous laisser sans voix, ce spectacle ne sera pas la révélation de la saison.

En effet, bien que pétillant, ce travail est assez déroutant et laisse une impression de brouillon un peu désagréable. Les dix jeunes sur scène sont à la frontière entre deux mondes, le leur et celui du théâtre ou de la danse, appelons‑le comme eux, de « l’artistique ». Même s’ils ont grandi, en plus de deux ans de tournée et non moins de 54 représentations, même s’ils nourrissent le spectacle en laissant libre cours à leurs émotions du moment, en s’imprégnant du public et de l’ambiance qui se dégage de la salle, en improvisant aussi, on s’attendait à plus d’authenticité non pas de leur part, car je crois qu’ils étaient très sincères, mais plutôt de la part du metteur en scène lui‑même. Je n’ai pas compris la cohérence du travail au‑delà du concept du « laissez s’exprimer librement votre talent, car vous en avez ».

On perd le fil

N’oublions pas que ces jeunes gens ont été « castés » pour cela. Que questionnons‑nous alors ? La grande question des conventions du monde du théâtre ? L’illusion théâtrale ? La question du rôle à jouer ? J’avoue que c’est assez confus pour moi. En outre, le plateau est souvent chargé, il faut lire l’écran, tout en ne perdant pas de vue les uns qui dansent ou qui parlent, les autres qui écoutent, et observer le metteur en scène qui ne les quitte pas du regard. Il faut donc interpréter toutes sortes de signaux à la fois, et à la fin, on perd le fil ou on s’interroge sur la cohérence de l’ensemble. Sur le sens. J’avoue que de ce point de vue, les Fauves m’ont un peu laissée sur ma faim. 

Maud Sérusclat-Natale


Fauves

Textes de Bruce Bégout, Vincent Labaume, Michel Schweitzer, Elsa Boyaval, Pierre Carpentey, Clément Chébli, Aurélien Collewet

Conception, scénographie et direction : Michel Schweizer

Avec : Robin Barde, Elsa Boyaval, Pierre Carpentey, Clément Chébli, Aurélien Collewet, Pauline Corvelec, Zahra Hadi, Lucie Juaneda, Élisa Miffurc, Davy Monteiro, Gianfranco Poddighe, Michel Schweizer

Création lumière : Yves Godin

Travail vocal et musical : Dalila Khatir

Conception sonore : Nicolas Barillot

Assistante artistique : Cécile Broqua

Régisseur lumière : Maël Iger

Régisseur plateau : Jean-François Yvenou

Régisseur son : Nicolas Barillot

Production 2010 : La Coma

Les Bains‑Douches, scène nationale de Montbéliard • 4, rue Charles‑Contejean • 25200 Montbéliard

Réservations : 0805 710 700 (numéro vert gratuit)

www.mascenenationale.com

Les 11 et 12 octobre 2012 à 20 heures

Durée : 1 h 45 environ

À partir de 14 ans

14 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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