Le lit comme champ de bataille…
Dans le cadre du festival Théâtre en Cies XV, le Centre Wallonie-Bruxelles de Paris nous propose un spectacle au titre pour le moins original : « Fais voir tes jambes Meryl Streep, ou l’Incompatibilité des êtres ». Cette recherche théâtrale, adaptée des textes de l’écrivain libanais Rachid el-Daïf, est une réussite tout à fait singulière.
ux yeux de l’homme, la femme est comme une langue étrangère » nous dit le metteur en scène Rahim Elasri. Le sujet est posé : cette « incompatibilité des êtres »
concerne donc la relation entre homme et femme. Incompatibles ? Peut-être… mais aussi indispensables l’un pour l’autre. Cette relation conflictuelle, paradoxale, si souvent évoquée en art,
est illustrée ici avec beaucoup de grâce, de sensibilité, mais surtout d’originalité ! Avec le monde arabe en arrière-plan, on assiste à la confrontation des sexes et des générations. Il y
a assurément du génie chez cet auteur et ce metteur en scène, dont la rencontre fructueuse est à l’origine d’une création remarquable.
La métaphore du lit et du coït
Alors que l’on patiente, curieux, dans le hall du théâtre, ce dernier s’éteint brusquement. La chanson Eye of the Tiger éclate à nos oreilles, tandis que des projecteurs bleus et rouges éclairent désormais les quatre comédiens qui ont fait irruption dans le hall… là où se déroulera de façon très inattendue la première partie du spectacle. Avec l’aide directe des spectateurs, un ring est dressé, et un match de boxe commence entre un homme et une femme, gants aux poings. Grâce aux commentaires d’un présentateur, on comprend vite que ce ring et ce combat sont la métaphore du lit et du coït. Ce parallèle est très bien fait, plus fin qu’il ne peut paraître. Comme l’on est conquis par la fougue et l’audace des comédiens, on se laisse aller à des rires francs devant ce spectacle surprenant.
Pour le deuxième round, pardon, la deuxième partie, on nous invite finalement à entrer dans la salle. Mais pas question de retrouver nos conventionnels fauteuils de velours : c’est directement sur la scène, au plus près des comédiens, que des chaises ont été installées pour nous. La grande audace formelle de ce spectacle ne s’arrête pas là : hommes et femmes du public sont séparés en deux groupes, chacun d’un côté de la scène, se faisant face. Amusé, l’on se plie sagement à ces singularités qui trouvent un sens profond dans la représentation : nous incarnons nous-mêmes cette confrontation inévitable entre les deux sexes, autant attraction que répulsion. Entre les deux groupes de spectateurs, un grand triangle isocèle est tracé au sol : au début, l’homme au centre, une femme à chaque pointe de la figure. Le combat peut (re)commencer !
Les trouvailles de mise en scène persistent
Nous suivons trois histoires différentes qui se croisent toutes au point de rencontre que représente l’homme. Les trouvailles de mise en scène persistent, ourlées de véritables moments de grâce au cours de la représentation. Il en est ainsi lorsqu’une des femmes s’adresse à l’homme en parlant libanais, traduite directement par l’une des autres actrices au micro. En plus de la réelle beauté des deux voix entremêlées, le statut de la parole apporte ici à la fois la distanciation et l’universalité, propres à la forme théâtrale. Nous sommes également plongés dans le noir pendant un certain temps : aveugles, nous sommes alors obligés de développer notre ouïe, et c’est une véritable expérience de sentir et d’entendre les comédiens si proches de nous mais invisibles. Libres à nous alors de projeter sur cet écran de nuit nos propres fantasmes, rythmés par les mots des comédiens.
C’est parfois cru, il est vrai, mais la plupart du temps poétique, profond, éclatant de vérité et de sagesse. Et si les acteurs nous touchent plus par leur spontanéité que par leur talent, le travail du metteur en scène est excellent. Alors, bien sûr, on n’aura pas vu Meryl Streep, ni ses jambes, a fortiori. Mais on aura vu un spectacle intelligent et utile, qui bouscule avec humour nos habitudes et nous propose de façon très originale une réflexion profonde : que demander de plus ? C’est du théâtre comme on aimerait en voir plus souvent. Bravo ! ¶
Emmanuel Arnault
Les Trois Coups
Fais voir tes jambes Meryl Streep ou l’Incompatibilité des êtres, d’après Rachid el-Daïf
Mise en scène : Rahim Elasri
Dramaturgie : Lotfi Yahya Jedidi
Avec : Patricia Barakat, Gregory Carnoli, Ingrid Heiderscheidt, Nathalie Mellinger
Régie lumière et vidéo : Damien Zuidhoekd
Régie son : Loïc Villot
Centre Wallonie-Bruxelles • 46, rue Quincampoix • 75004 Paris
Réservations : 01 53 01 96 96
Les 19, 20 et 21 novembre 2009 à 20 heures
Durée : 1 heure
10 € | 8 € | 5 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à « Paris-Match », « les Échos », « Politis », « le Magazine littéraire », « l’Avant-scène Théâtre »…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, « Pariscope », rubrique “Théâtre”
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