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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Le conte d’un enchanteur urbain
Au cœur de notre frigorifiant hiver, les Déchargeurs présentent une courte pièce de Philip Ridley, un auteur britannique contemporain. Tony Incandella et Lou Wenzel incarnent dans « Fairy Tale Heart » deux adolescents perdus quelque part entre le monde cruel de l’enfance et les rêves des jeunes adultes. Enchanteur.
Quelques cartons entassés. Des bougies dispersées, éteintes. Le local communautaire d’une cité, laissé à l’abandon, où se rencontrent presque par hasard Gidéon (Tony Incandella) et Kirsty (Lou Wenzel), n’a rien de rassurant. Il est à l’image de leur vie dans cette banlieue : morne, misérable et sans grand avenir. C’est sur cet arrière-fond ordinaire que Philip Ridley place la très belle rencontre entre ces deux ados de 15 ans : Kirsty fuit son anniversaire parce qu’elle ne supporte plus celle qui a remplacé sa mère dans le cœur paternel ; Gidéon, lui, abandonné par son père, est une sorte de sauvageon plein d’innocence qui s’est écarté du monde pour un univers d’art et d’imaginaire. Qu’il semble difficile de se projeter dans l’âge adulte quand l’héritage parental n’est pas soldé, que le sentiment d’abandon se mêle aux peurs d’un avenir incertain. Une adolescence ordinaire en somme, dans une cité qui l’est tout autant.
La poésie éclose de l’ordinaire
C’est dans cette banalité que Ridley situe un récit d’une poésie magique, dans une pièce qui tient autant du théâtre que du conte initiatique. Tout y est : les visions les plus folles, les peurs irraisonnables, des mares maléfiques à contourner, des monstres inquiétants, une quête d’amour… Dans un pays où se côtoient sorciers et rats géants, puisés dans les mémoires enfantines les plus terrifiantes, les cœurs des princes et des princesses font « badaboum », et leurs lèvres finissent par se frôler.
« Fairy Tale Heart » | © Orélie Grimaldi
Entre Lou Wenzel et Tony Incandella, il y a comme une inversion des rôles attribués bêtement aux petites filles et aux petits garçons : ici, la jeune fille désabusée garde les pieds sur terre et résiste à un au-delà fantasmatique que lui propose le jeune homme. À travers cette très anodine histoire de deux adolescents, Ridley bouleverse ainsi les codes habituels. Incandella, déjà remarqué dans le Bent de Thomas Sherman mis en scène aux Déchargeurs par le même Guilleminot, alors beaucoup plus grave, incarne ici un ado touchant de maladresse et de sensibilité, les cheveux en plein vent de rêve. Entretenant une très belle complicité avec lui, Lou Wenzel, caparaçonnée contre le monde qui ne l’a pas ménagée, s’attendrit peu à peu.
La puissance de transformation du conte
Nicolas Guilleminot dirige ainsi deux comédiens au jeu irréprochable. À ses côtés, Myriam Dogbe fait d’un amas de cartons la boîte de Pandore des rêves de Gidéon, libérant des fleurs et des papillons lumineux. Sous les yeux des spectateurs littéralement enchantés, le décor se métamorphose, se colore et, par de subtils jeux de lumière et de projection, devient le pays de Karamazou des rêves du jeune garçon.
Utilisant au mieux la petite scène des Déchargeurs, cette inventive scénographie pousse les murs, ouvre l’espace et finit par réenchanter la cité. Elle donne à voir la puissance de transformation que recèle le conte, qui est bien plus qu’une historiette pour ados en manque d’avenir : quand Gidéon révèle à Kirsty la capacité de rêver, de s’émouvoir et de se réjouir, il rappelle que le monde a la magie du regard que le spectateur y pose. ¶
Olivier Pradel
Les Trois Coups
Fairy Tale Heart, de Philip Ridley
Compagnie La Servante
06 17 15 16 34 | télécopie : 04 90 85 93 50
http://www.laservante.book.fr/
Mise en scène : Nicolas Guilleminot, assisté de Laura Mirthil
Avec : Tony Incandella (Gidéon), Lou Wenzel (Kirsty)
Scénographie : Myriam Dogbe
Costumes : Karine Serrano
Les Déchargeurs • salle Vicky-Messica • 3, rue des Déchargeurs • 75001 Paris
Réservations : 08 92 70 12 28 ou www.lesdechargeurs.fr
Du 5 janvier au 13 février 2010 à 20 heures, du mardi au samedi
Durée : 1 h 5
22 € | 18 € | 10 €
Texte publié à L’École des loisirs
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