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15 juillet 2010 4 15 /07 /juillet /2010 12:57

Un « Exécuteur » plein d’humanité

 

Sans équivoque, le titre de la pièce d’Adel Hakim invite à une expérience de l’extrême, sans fioritures ni faux-semblants. Un pari risqué pour L’Atelier 44 qui accueille la mise en scène d’« Exécuteur 14 » de Nathalie Alexandre. Un spectacle rude, exigeant, mais aussi rempli de sensibilité.

 

Des larmes dans la gorge et la rage au poing, un homme entame un monologue, un long cri désespéré. Dernier survivant d’une guerre dont les causes sont tombées dans l’oubli, il arrive au terme d’une vie de malheurs, brûlée par les horreurs des massacres. Vient alors le temps du récit. L’enfance, l’innocence perdue, émergent des souvenirs meurtris. La douleur revient, intacte, faisant revivre au rescapé sa chute dans un combat et un monde absurdes. Et sa transformation en un soldat sans âme, lui qui n’était qu’un jeune garçon pacifique.

 

Sans doute parce qu’Adel Hakim y a vécu quelques années, avant de venir s’installer en France, le Liban se devine dans le récit du malheureux. Mais c’est un Liban sans contours précis qui est décrit, dont on n’apprend que la haine tenace qui oppose les Adamites et les Zélites, frères rivaux d’un même pays. Le langage cru et poétique de la pièce se déploie dans un appartement à l’atmosphère de nulle-part, dans un trou sombre au mobilier sommaire. Pourtant truffé d’expressions empruntées à l’anglais, à l’espagnol et à l’italien, le texte ne présente aucune trace d’arabe. À croire que l’auteur cherche à faire oublier le Liban. Ou à en faire le point de départ d’une grande marche de l’atrocité, qui arrive allègrement jusqu’à nous, sans avoir rien perdu de son allure funeste.

 

executeur-14-2bis

« Exécuteur 14 » 

 

Pour donner toute sa puissance à cette parole, rythmée comme une prière psalmodiée, il fallait une mise en scène sobre. Dépouillée. Pour que les mots ne s’empêtrent pas dans un apparat superflu, Nathalie Alexandre a campé un décor minimaliste, qui se laisse habiter par la violence ambiante. Des chaises et une table, retournées, jetées, tapées, prolongent la gestuelle brusque de l’acteur, et participent du chaos environnant. Le double enfermement du personnage devient alors palpable : se superposent les images de l’homme captif de sa mémoire et celles, appartenant au passé, du garçon reclus dans sa chambre, alors que l’éclat des bombes déchire le ciel.

 

Car les stigmates du basculement dans le fanatisme guerrier sont indélébiles. Ils marquent les chairs du personnage et constituent son seul horizon. Le jeu de Joël Bescond, en oscillant entre froideur cynique et fureur sauvage, excelle à rendre sensible une folie latente. Les mécanismes de l’endoctrinement, miroirs aux alouettes de celui qui a tout perdu, sont révélés avec une vérité et une simplicité déconcertantes. D’autant plus que cet homme simple, qui « n’était pas cruel quand il était enfant » et qui finit l’arme à la main, peut être de tous temps et de tous lieux.

 

Il a su aimer, pourtant, celui qui revit sa transformation en un tueur sanguinaire. Il avait « Petite Amie » à ses côtés, pour l’accompagner dans sa vie tranquille, sans surprises ni dangers. Est-ce cette même femme qui illumine la scène de sa présence aux côtés de Joël Bescond ? Est-ce le fantôme de l’aimée qui revient danser devant le condamné ? Difficile à déterminer : son identité varie sans cesse, elle prend la forme des pensées, des rêves du guerrier désespéré. Bien souvent, elle n’est qu’un corps froid comme la mort, immobile et pesant. Comme pour rappeler que tout est terminé, qu’il est trop tard. « No way, no future. » Mais quand elle se met à danser, sur une musique tsigane, espagnole, arabe ou sur un morceau en hébreu, un espoir renaît, frêle comme un premier bourgeon sur une terre saccagée.

 

Dans la pièce, avant l’arrivée de l’« Exécuteur 14 », tueur tatoué, émissaire de l’Apocalypse, nous sommes appelés à rechercher la beauté, à la « serrer tendrement, doucement, avec une douceur plus grande que la violence ». Une profession de foi pour l’humanité. 

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Exécuteur 14, d’Adel Hakim

Mise en scène : Nathalie Alexandre

Avec : Joël Bescond et Léa Favre

Création lumière : Joseph Moisson

Théâtre de l’Atelier 44 • 44, rue Thiers • 84000 Avignon

www.latelier44.org

Réservations : 04 90 16 94 31

Du 8 au 31 juillet 2010, tous les jours à 12 h 45

14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

claramoret 26/07/2010 13:59



Guerre, souffrance, dechirure, lamentation, touchant oui mais....douloureux , une danseuse qui danse , incarne un fantome , un pantin, absente , juste la pour être la , belle mais qui ne degage
pas grand chose . Honnetement c'est très très très decevant de voir ça durant notre Festival, Mince quoi c'est de la Bonne humeur Avignon, je suis sorti de cette pièce ( et tout le monde
d'ailleurs) le visage détéré, toute palotte , c'est insoutenable. Courage à ceux qui ose rester jusqu'a la fin, si c'était à refaire je ferais autrement!



Jean-Luc 17/07/2010 16:11



Cette pièce tient en haleine le spectateur du début jusqu'à la fin. La mise en scène a un rythme soutenu. On passe du monologue impressionnant de puissance à la légèreté de la danse et de la
musique.Un petit moment de bien-être et insouciance fait suite à une ambiance de cauchemard.Mais tout se termine sur une note d'espoir. C'est à voir.



regine 16/07/2010 21:07



le texte est porté par une vraie émotion, la guerre enfin vu par un regard intime , non fantasmé, non médiatisé, l'horreur dans sa réalité quotidienne On ressort ému et troublé par "notre"
capacité à devenir fou, à basculer dans une violence inhumaine.


L'ombre du souvenir est porté par la comédienne qui joue l'absence, le temps révolu. Role délicat et trouble auquel elle donne toute sa poésie ; son corps est là trés présent, gracieux, toturé,
joyeux,abandonné, dansant tour à tour la vie et la mort . Bravo



Dominique Delhaye 15/07/2010 23:43



Un spectacle remarquable, dont on ne sort pas indemne. Un mélange de tendresse et de violence. un vrai coup de coeur sur Avignon 2010.



vivi 15/07/2010 16:58



les avis ne sont pas partagé au public?



Les Trois Coups 15/07/2010 21:11



Je ne comprends pas votre interrogation. Vous pouvez laisser un commentaire.



Vivi d'arles 15/07/2010 16:44



J'ai trouvé cette piéce vraiment décevante. La danseuse était là sans être là et nous avons bien remarquées une autre spectatrice et moi qu'elle était préssée de s'en aller.



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